Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
… quand les dogmes font attraper le tournis.
D’après les exégètes des comptines populaires, la version initiale de cette ronde était « Mangeons la capucine, y-a plus de pain chez nous. Y-en-a chez la voisine, mais ce n’est point pour nous. Yououou ! ».
La capucine est une plante comestible, mais son goût un peu agressif rebutait les enfants dans les cas de disette où l’on en était réduit à subsister avec n’importe quoi. Les faire chanter et danser gentiment apaisait leur réticence à se mettre sous la dent des mets rébarbatifs et inhabituels.
Dans notre monde, de plus en plus écartelé entre les trop pauvres et les trop riches (ce n’est pas moi qui le dit, ce sont les statistiques), les structures de production et de distribution dérivent progressivement : la voisine s’empiffre de consommations luxueuses et les enfants du tiers monde meurent de faim. Les gouvernants se réunissent pour composer et chanter en chœur des chansons pour nous distraire, et tant que nous avons un toit étanche et un frigo rempli, nous pensons à autre chose.
Le monde économique, à tous les niveaux, est garni de dogmes transmis de génération en génération, comme les comptines enfantines. Factuellement, l’économie tourne rond (à défaut de bien tourner) et, à chaque rotation, prélève de la création de valeur d’usage par les uns, pour en faire bénéficier d’autres. Grâce aux dogmes, ce sont toujours les mêmes uns qui sont pressurés et les mêmes autres qui profitent.
Quand un manège est lancé, il suffit en effet de peu d’efforts pour entretenir le mouvement. Certains dogmes, invisiblement, maintiennent le système en rotation. Ils ont généré des mécanismes que personne n’envisage de remettre en cause. Ce blog a déjà mis en évidence certains. Le manège est impossible à arrêter car il faudrait revoir des idées tellement acquises que ce serait peine perdue d’essayer, mais « point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer » (dixit Guillaume d’Orange).
Un dogme fondamental, par exemple, est que « la monnaie est une richesse par elle-même ». C’était sans doute en partie vrai quand elle était composée de métaux utilisables par ailleurs à d’autres fins, l’or, l’argent, le bronze. Ils présentaient aussi une utilité pour fabriquer des parures, des ustensiles, des outils ou des armes.
La monnaie scripturale n’est que de l’information sur un droit, c'est-à-dire sur la capacité du détenteur d’exercer un certain pouvoir : il a la possibilité reconnue par la collectivité d’échanger cette monnaie contre des richesses tangibles. Comme tout droit, elle n’a comme validité que celle qui est garantie par le pouvoir étatique. Pour permettre le commerce international, les gouvernements (ou leurs mandataires) se concertent, ou imposent leurs dictats, afin de moduler convenablement le pouvoir attaché aux monnaies.
Cette gouvernance étatique est une fiction. Les gouvernants, dépassés par la complexité du rôle l’ont abandonné à la finance internationale. Il faut dire aussi qu’ils le jouaient en dépit du bon sens, uniquement sur des bases à courte vue, généralement démagogiques, visant à conforter leur pouvoir politique, sans se soucier du sort à long terme de leurs assujettis.
La finance internationale s’est dépêchée de promouvoir parallèlement un autre dogme, « la monnaie est une marchandise ». C’était le moyen de retirer plus définitivement tout pouvoir de régulation aux gouvernements. La monnaie devenant un objet de négoce ordinaire, mais ayant pouvoir sur toutes les activités économiques, la finance pouvait régner sur l’économie.
Maintenant, les peuples sont conduits à danser la capucine au rythme de plus en plus accéléré imposé par l’inertie de plus en plus massive de la finance. Celle-ci, à force d’aspirer toutes les liquidités en circulation dans son champ d’action, est devenue une sorte de trou noir, dont la force gravitationnelle déchiquète tous les corps constitués qui s’en rapprochent, et les fait orbiter de plus en plus vite. Les créances de différentes natures émises par eux sont captées pour constituer des actifs, qui ne peuvent que rester passifs car rien ne s’échappe d’un trou noir, mais ils accroissent sa force d’attraction de la pesanteur cupide.
En fait, la monnaie n’est qu’un outil constitué d’information. C’est un outil indispensable aux échanges car le troc est bien évidemment impuissant à gérer tous les échanges de propriétés entre sept milliards d’individus répartis sur un patatoïde hétérogène, la Terre, d’un diamètre approximatif de quatorze-mille kilomètres.
Les droits que véhiculent cette information n’ont de valeur que sous réserve de sa crédibilité. Celle-ci est sous la dépendance théorique des pouvoirs politiques, qui, malgré leurs effets de plastron, sont de moins en moins crédibles. Les monnaies et la prétendue régulation financière ne sont que des otages de luttes de pouvoir dont la mesquinerie n’a aucune relation avec l’importance des enjeux. La valeur relative des monnaies est devenue purement virtuelle, l’ensemble du système repose sur des illusions et il ne tient que par des professions de foi en la valeur des dogmes.
Pour apprécier les déséquilibres porteurs de désastres futurs déjà apparents, les chiffres basés sur les valeurs monétaires n’ont guère de crédibilité non plus. Cependant ils sont particulièrement éloquents. Je me réfèrerai donc plutôt à la loi universelle de Pareto (la distribution 80-20) :
- Sur la population mondiale, 80% se situe au mieux au niveau minimum de subsistance que mériterait la dignité humaine. C’est à apprécier par les conditions de vie plutôt que par le pouvoir d’achat théorique.
- 80% des 20 restant, c'est-à-dire 16, arrivent à s’en sortir en hiérarchisant raisonnablement leurs besoins afin de satisfaire les plus prioritaires et sacrifier les autres.
- 80% des 4 restant, soit 3,2, sont à leur aise et peuvent se permettre des fantaisies.
- 0,8%, au top, n’auraient pas besoin de compter, mais ce sont sans doute eux qui comptent le plus, dans tous les sens du terme compter.
Tant que ce dogme en vigueur sera révéré de manière quasi universelle, il sera impossible de redresser durablement l’économie mondiale. Et il y en a d’autres aussi encombrants. Pour l’instant, parmi les « têtes pensantes » qui paramètrent la pensée dominante (ou qui essayent), celles qui seraient prêtes à remettre en question ce genre de dogmes ne se manifestent guère. Il ne faut pas cracher dans la soupe, surtout quand elle est bonne.
Paradoxalement, ceux qui auraient le plus de raisons de s’intéresser au « développement durable » dont ils s’étaient approprié le rôle de porte-drapeau, les « verts » entre autres, se préoccupent d'avantage, semble-t-il, de la dépénalisation du cannabis ou des rites administratifs d’accouplement des homosexuels que d'économie durable. Serait-ce une diversion pour éluder les problèmes cruciaux ?
De manière plus générale, est-ce une fin en soi de danser la capucine, le ventre creux, en se tenant gentiment par la main ?
à plus …