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Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.

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Spéculations sur un Boudin

spéculation 1   

Qui connaît Eugène Boudin ?

Les amateurs de tableaux impressionnistes sûrement, pour les autres esprits curieux, c’est plus douteux. Il a laissé plusieurs milliers d’œuvres, très appréciables, qui restent sagement dans des musées ou patientent dans des collections privées.

Ce peintre n’a pas actuellement la renommée de ses contemporains Renoir, Monet, Degas ou Toulouse-Lautrec. Il peignait sur le vif des scènes de ports, des bords de mer, des paysages campagnards. Il représentait des cieux imposants, ornés de nuages de couleurs changeantes.

 

boudin 1C’est moins sexy que les baigneuses dénudées, les danseuses de cancan ou de ballet, et moins glamour que les nymphéas. Il ne défrayait pas non plus la chronique par des excentricités. La cote de ses tableaux, malgré leur intérêt, n’atteint pas celle des peintres vedettes de son époque.  

 

Il va nous aider à comprendre comment « l’enrichissement sans cause », autrement dit sans rien produire de tangible, permet d’opérer des transferts de pouvoir de consommation de certains vers d’autres. Accessoirement, cette petite histoire montrera comment la spéculation permet d’éponger les liquidités et donc d’éviter l’inflation, en particulier dans une situation d’addiction à une monnaie trop forte. < Monnaie forte > 

 

Il a peint en début de carrière, nous a-t-on dit, un quai de port avec ses bateaux et ses maisons, et en particulier une auberge avec son enseigne « Chez Mimile ». Ce tableau n’est pas répertorié car il a été acheté, dès sa réalisation, par le surnommé Mimile, Emile Untel pour l’état civil, à un prix d’ami, pour orner sa salle d’auberge. Il est ensuite resté dans la famille pour orner le salon de Monsieur C. Untel, artisan de son métier.

 

boudin 2Celui-ci décida de le vendre et de placer l’argent obtenu pour se procurer un petit revenu, plutôt que de laisser cette « richesse » se morfondre dans son cadre. Un galeriste lui en proposa dix mille euros qu’il accepta. Avec cet argent, il acheta sur les conseils de son banquier des produits dérivés d’obligations, réputés sans risques.

Le marchand d’art, de son côté, avait demandé une ligne de crédit de dix mille euros à sa banque car il avait son idée. Il possédait tout un lot de tableaux banals de la fin du 19ème siècle et était à court de liquidités. Il savait que les nouveaux riches des pays producteurs cherchaient à s’acheter une bonne image culturelle en acquérant des œuvres d’art françaises bien typées et écumait les galeries parisiennes. Il monta une exposition accompagnée d’un battage médiatique alimenté par ses relations et les réseaux sociaux sur le web. Il exposa ses tableaux de l’époque, plus quelques belles pièces prêtés obligeamment par des collègues, avec le Boudin comme point d’orgue. Les journalistes amis se firent le plaisir d’étaler leur érudition en présentant sur leurs périodiques Eugène Boudin, sa vie et son œuvre, et en signalant la mise en vente imminente d’un tableau rare.

L’opération se révéla très fructueuse car plusieurs acquéreurs tentés par le fameux tableau se présentèrent et les autres œuvres se vendirent bien.

Entre temps, la famille avait découvert l’affaire et s’était indignée. Elle avait vilipendé et banni C. Untel comme un renégat qui bradait la mémoire de ses ancêtres. Désespéré, il retourna voir le marchand qui lui expliqua que son métier n’était pas la philanthropie mais la vente de tableaux, qu’il avait des frais à payer, des taxes sur les ventes, des impôts sur son chiffre d’affaires, etc. Néanmoins, devant son désespoir, il accepta de le lui revendre pour vingt mille euros alors qu’il aurait pu en tirer nettement plus.

C. Untel revendit ses titres, emprunta dix mille euros à sa banque, gagés par le tableau, et récupéra son bien et son honneur familial.

Le marchand d’art de son côté paya ses taxes et impôts, le remboursement de sa dette et mit un petit peu de côté, de quoi investir sur d’autres tableaux. Il gagnait encore fort largement sur le reste de la vente.

 

Sur le fond, rien n’était changé, nous sommes revenus au point de départ. Le Boudin se retrouva pendu dans son cadre dans le salon. Simplement un naïf s’était trouvé piégé dans un mécanisme spéculatif qui le dépassait. Il se trouvait maintenant tenu de se démener pour rembourser les liquidités empruntés, plus les intérêts.

Qui sont les bénéficiaires de l’opération ?

-      Le marchand qui a renforcé sa capacité de spéculation,

-      les banques qui peuvent poursuivre leur juteuse fourniture de crédits (donc maintenir le cours de leurs actions en bourse, distribuer des dividendes et payer grassement leurs dirigeants),

-      le fisc.

boudin 5En calculant, C. Untel se rendait compte qu’il avait augmenté conventionnellement son patrimoine de 10 000 € à 20 000 €, mais en réalité sans rien avoir de plus, sinon une publicité sur ce patrimoine. Il avait emprunté pour ce résultat 10 000 € et aura à rembourser, mettons 15 000 €  avec les intérêts. Il devra réaliser un bénéfice supplémentaire et/ou réduire sa consommation personnelle pour se sortir d’affaire. Il hésitera probablement plus à embaucher un compagnon débutant, au moins pendant le temps de se réorganiser sur de nouvelles bases.

Heureusement pour lui, les œuvres d’art n’entrent pas dans la base de l’ISF. Il ne courait donc pas, pour l’instant, de risque de taxation supplémentaire (à supposer qu’il soit concerné) pour un enrichissement virtuel qui ne lui apportait que des charges supplémentaires.

 

 

Si le spéculateur affecte son gain à la spéculation, sur les vingt-cinq mille euros, mis en circulation par les deux crédits dans cette histoire, à partir de rien et pour un résultat final nul, combien, combien se dirigeront vers la consommation, au risque de nourrir une inflation ?

-      La très faible part, consacrée à la consommation, par le biais des salaires des employés des banques et des frais de fonctionnement des banques : au grand maximum quelques centaines d’euros.

-      la part des impôts et taxes qui repart, par la redistribution étatique, vers la consommation, mettons là encore quelques centaines d’euros.

 

boudin 6Moralité, tant que les liquidités dégagées sont réinjectées dans la spéculation, l’éponge spéculative anti-inflation fonctionne avec un excellent rendement. Il suffit, pour spéculer, d’avoir une bonne information, un bon réseau et du savoir-faire, de trouver ou de créer artificiellement des supports permanents échangeables indéfiniment au gré des cotes, d’avoir un soutien bancaire et de trouver des emprunteurs pressés par un besoin de propriété plus ou moins justifié, plus ou moins naturel ou provoqué.

Cette pratique, par contre, ne produit rien pour la nourriture, ni pour le confort, ni même pour la distraction, et elle consomme des ressources. Il n’y a que des transferts de propriétés inertes et, au final, une pression de consommation renforcée et réorientée en face des « producteurs utiles ». Cela plombe les prix de revient et anémie ces acteurs indispensables. Ce n’est pas cela qui fait tourner les usines en panne, bien au contraire.

 

Cette histoire est vraisemblable mais imaginaire, vous l’aurez deviné.

Si l’acheteur avait été différent, le tableau aurait été suspendu ailleurs, le poids de la dette aurait pesé sur un autre, mais pour l’Economie générale, le résultat aurait été identique : un pouvoir de consommation déplacé au détriment d’un débiteur affaibli. 

Dans la réalité, les choses se passent exactement avec les mêmes mécanismes, mais en général avec plus de protagonistes et avec des péripéties plus foisonnantes, plus étalées dans le temps et plus enchevêtrées dans l’espace. Tout le monde n’y voit que du feu, surtout quand les victimes finales se trouvent de l’autre côté de la planète, par le jeu des multiples échanges internationaux de supports spéculatifs.

 

Certains appellent cela de la « croissance » parce que cela augmente le PIB des pays qui mènent la danse entre les crises que cela provoque. Ne serait-ce pas un peu paradoxal ?

 

boudin 3 

 

 

 

 

      

 

 

 

                              à plus …

 

 

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