Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
Où situer la richesse ?
L’affaire Cahuzac a apporté une nouvelle occasion pour notre exécutif de rouler des mécaniques pour exister. Alors que le mariage gay offrait encore de belles occasions de diversion pour faire oublier la gestion calamiteuse de la crise, c’est presque du gâchis que de traiter ainsi à la va-vite cet événement emblématique du double langage de certaines de nos élites. Faudrait-il y voir un rideau de fumée pour ne pas avoir à aller au fond des choses ?
Dès qu’il s’agit de l’honneur d’un individu, surtout une célébrité, tout le monde réagit, se situe soi-même dans une situation comparable à un certain égard (peu importe lequel, fût-il dérisoire) et se sent concerné en positif ou en négatif.
L’honneur, c’est une colonne vertébrale pour sa propre personnalité. C’est ce qui permet de la faire tenir debout en face du regard antagoniste des autres. Il se rattache au ressenti, et de ce fait, il existe une grande variété de supports pour le situer dans la l’immense variété des impressions que chacun ressent. Certains sociologues se sont attachés à en dégager les typologies principales pour identifier les différentes familles de culture de l’honneur et en déduire les impacts sur les modes de comportement collectif.
L’honneur se ramène à un positionnement que l’on veut se donner sous le regard des autres.
Il se répercute dans la vision que chacun offre aux autres. De ce fait, il est porteur de dignité. La dignité reflète l’impression que les protagonistes éprouvent en face des efforts de l’individu pour maintenir son honneur. Elle aussi se situe dans le ressenti, celui des autres. Cela peut conduire à des situations cocasses où un individu place son honneur dans certains comportements et où les autres considèrent ces comportements comme attentatoires à l’idée qu’ils se font eux-mêmes de l’honneur. Par exemple, certaines personnes attachent une grande importance à leur « look » et se trouvent très « à leur honneur » en se contemplant dans un miroir, alors que d’autres les voient comme déguisées de manière ridicule et les perçoivent plutôt comme des clowns sans humour qui chercheraient désespérément à être remarqués parmi une foule d’autres humains très ordinaires.
J’ignore où notre ancien ministre du budget place son honneur et je me garderai bien d’avoir un avis sommaire sur l’image de dignité qu’il inspire. Il y a suffisamment de commentateurs professionnels pour cela et à chacun son opinion.
Le binôme honneur-dignité trouve son écho dans les comportements qui se rattachent au fonctionnement socioéconomique. Chacun cherche à mettre en valeur son mérite et à gagner ainsi l’estime de ses concitoyens. Chacun cherche à se considérer comme étant, ou ayant été, d’un apport très significatif à la collectivité à laquelle il est attaché, afin que son mérite soit reconnu. L’estime est accordée par les autres en fonction de ce qu’ils perçoivent comme l'apport qu’eux-mêmes apprécient.
D’une certaine façon, ces deux concepts de mérite et d'estime se rattachent donc à une notion d’utilité sociale au sens large.
Là encore les avis peuvent beaucoup diverger. Dans le respect de sa dignité humaine dû à chacun, là encore, je laisse le lecteur faire ses choix.
Somme toute, cette mise en évidence des binômes qui sous-tendent les comportements socioéconomiques nous ramène à l’opposition bien connue entre l’être et le paraître, qui fait le bonheur des philosophes. Nous n'en sommes toujours pas sortis après plusieurs millénaires de cogitations.
Cette absence de réponse a naturellement ses répercussions sur les systèmes de valeur en vigueur dans les fonctionnements socioéconomiques, autrement dit les points de repère collectifs sur lesquels se fonde factuellement le système mondialisé dont nous sommes les otages.
Dans les différentes civilisations, des principes d’honneur majoritairement admis présidaient et apportaient une cohérence aux comportements collectifs. Les dissidents étaient marginalisés ou étaient contraints de s’aligner sur les repères majoritaires. D’une civilisation à une autre, les codes d’honneur pouvaient être très différents et aboutir néanmoins à des comportements permettant d’installer chaque collectivité dans un système socioéconomique propre, adapté à son environnement et pérenne. Les migrations et la mondialisation progressive de l’économie ont entraîné historiquement de multiples rencontres, confrontations entre systèmes de valeurs incompatibles entre eux, donc des incompréhensions des conflits et des éliminations de systèmes de valeurs minoritaires par d’autres, simplement en raison des puissances respectives des collectivités qui les supportaient, indépendamment de toute considération morale ou humanitaire.
Le capitaine James Cook, après un premier séjour à Hawaï qui avait été pour lui un enchantement, a été massacré lors d’un deuxième, paraît-il pour une simple question de code d’honneur. Les explorateurs européens avaient une vision mercantile de leurs pratiques relationnelles, avec des notions telles que la propriété (personnelle et/ou collective), ou l’échange libéral dans le cadre d’une négociation. Les Hawaïens vivaient dans une économie de don gratuit où chacun apportait aux autres ce qu’il avait. En l’occurrence, ils n’auraient pas supporté de « perdre la face », de leur point de vue, parce qu’ils avaient donné à Cook et à ses hommes tout ce qu’ils avaient lors du premier séjour, alors que les Anglais revenaient avec encore des choses intéressantes. De leur côté, ceux-ci supportaient mal les chapardages alors que leurs auteurs ne faisaient qu’utiliser ce qui leur était utile et laissé inutilisé par leurs propriétaires.
Malgré la mondialisation, les systèmes de valeurs anciens sont encore sous-jacents dans les comportements et les conditionnent dans une certaine mesure. Certains sociologues, en particulier Philippe d’Iribarne (« La logique de l’honneur » - Seuil – 1989) ont relevé dans différents pays des dissemblances, de fonctionnement et de rapports entre les individus, dans des organisations comparables par ailleurs par leurs objectifs et leurs structures.
Toujours est-il que la mondialisation du système socioéconomique s’est accompagnée de la mise en sourdine des codes d'honneur traditionnels et a provoqué la prégnance factuelle, dans les organisations, d’un système de valeurs très minimaliste et brutalement sommaire qui pouvait être compris, sinon admis, par tout un chacun. C’est un système de valeur simpliste qui ne s’encombre pas des subtilités propres aux systèmes de valeurs historiques, dont certains allaient très loin dans le raffinement.
Ce système de valeur universel est adapté au langage universel permettant aux organismes de communiquer entre eux, celui des codes et des chiffres. Il est au service du langage comptable. La seule valeur d’un objet ou d’un service, reconnue universellement comme objective, est son prix. La seule valeur facilement attribuable à un individu, indépendamment de toute référence culturelle, est son pouvoir d’achat.
Les individus mentalement le mieux à leur aise dans ce système, ce sont eux qui se reconnaissent à cette façon de voir les choses. Ils se satisfont de cet étalonnage simpliste pour organiser leur comportement. Il n’est donc pas étonnant que ceux qui tirent le mieux parti du système socioéconomique actuel sont ceux qui se consacrent de meilleure grâce à la culture de la richesse.
Nous sommes maintenant dans un monde où une majorité place l'honneur public dans la richesse comptable. Pour s'établir une dignité, pour se positionner sur le plan de la richesse, le moyen le plus évident est la dépense ostensible. C'est de la logique pure. Nous sommes dans « L’ère du consommateur » (Laurent Fourquet – Cerf – 2011). Le mérite se mesure aux revenus. L’estime se base sur la consommation de luxe, donc dispendieuse. L’être est livré aux médias. Le paraître, c’est s'inspirer d'une célébrité.
Chez certains, constituant des minorités disparates, il subsiste les reliquats de quelques systèmes de valeurs anciens, pour ne pas dire archaïques aux yeux des victimes consentantes de la mode du temps présent. Des regroupements se constituent entre nostalgiques. Des manifestations s’organisent pour essayer de faire valoir des points de vue moins sommairement monolithiques. En fonction des vestiges concernés (parfois fortement altérés par des restaurations hasardeuses), les pratiques opératoires varient fortement selon les groupes. Pour certains, c’est le bénévolat, pour d’autres la kalachnikov (et tous les intermédiaires peuvent apparaître).
Heureusement, les garants de la normalité veillent et tous les débordements trop hostiles à la pensée dominante sont combattus par tous les moyens, à commencer par les moyens médiatiques. Ils sont rétribués en conséquence puisque c’est une question de dignité.
J’ai comme qui dirait la crainte que certains principes d'honneur soient des chefs d’œuvre en péril.
à plus …