Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
Derrière le déguisement,
qui est dupe de qui ?
Sauf chez ceux qui en font ouvertement profession, la spéculation est entachée d’une suspicion certaine : une activité qui a pour but d’enrichir ses acteurs avec comme seule utilité l’enrichissement, sans rien produire d’utile en contrepartie, est a priori suspecte de fonctionner par simple prélèvement, chez d’autres, de richesses déjà existantes. Cela ressemble fort à de la prestidigitation au service de pickpockets.
Par contre l’investissement semble paré de toutes les vertus, surtout chez ceux qui en parlent sans rien en connaître. Est-ce justifié ?
Voyons de plus près les pratiques habituelles qui relèvent de l’une et de l’autre.
La spéculation consiste à acheter des propriétés dont la valeur de revente a de fortes chances de monter, donc de procurer des plus-values. Dans le monde actuel, elle se concrétise essentiellement par l’achat de titres de natures très diverses, dont la valeur est fixée par des « marchés » très organisés.
L’investissement privé consiste à affecter des liquidités à l’achat de propriétés (dont la raison d’être est la production de richesses), avec la perspective de dégager des plus-values de l’opération, à la fois par des revenus tirés de la propriété et par une augmentation de la valeur de revente de la propriété. Dans le monde actuel, il se concrétise essentiellement par l’achat de titres de natures très diverses (actions, obligations, parts de sociétés), dont la valeur est fixée par des « marchés » souvent très organisés. L’investissement privé à grande échelle est avant tout une spéculation ciblée sur certains titres et assortie d’une perspective de revenus de la production. Pour certains investisseurs, des « entrepreneurs », la perspective n’est pas d’abord l’investissement, mais la mise en œuvre de technologies pour lesquelles ils éprouvent une attirance subjective, l’enrichissement privé n’est alors que la cerise sur le gâteau, le cas échéant. Les « vrais entrepreneurs » sont très rares.
L’investissement public relèverait plutôt d’une attitude entrepreneuriale motivée par des perspectives politiques. Il a tendance à installer des organismes à fonctionnement monopolistique donc à l’efficience sujette à caution.
La confusion habituelle entre richesses tangibles et richesses virtuelles a étendu à toutes sortes d’organismes, y compris par exemple des organismes dédiés à la finance, le domaine prétendu de l’investissement. Dans la majorité des cas il n’est que spéculatif, les perspectives de productions tangibles futures passent au second rang des préoccupations des propriétaires, l’objectif est de bénéficier d’une montée des cours et des dividendes, quelle que soit la raison de cette plus-value.
Des pratiques de toutes sortes sont masquées sous une image d’investissement pour profiter de son image positive :
- l’investissement entrepreneurial « pur et dur » où l’investisseur ne vise que le développement productif de l’organisme et fait passer en priorité seconde son enrichissement personnel,
- la réinjection de liquidités abusivement extraites de l’amortissement des équipements et des compétences, afin de procéder à des maintenances indispensables,
- la croissance externe dont l’objectif n’est pas de grossir la capacité de production sur un marché limité, mais de démembrer les nouvelles acquisitions pour les revendre par morceaux,
- l’achat d’organismes pour en faire grimper la valeur en augmentant les dividendes au détriment de la pérennité,
- l’achat d’organismes pour en revendre certains actifs sous-évalués, au détriment de la pérennité,
- l’achat d’organismes pour créer des situations monopolistiques,
- l’achat d’organismes pour bénéficier d'économies d'échelle en diminuant la diversité,
- etc.
La grande crainte des pouvoirs publics, quand il s’agit de réguler la pratique financière, est de voir se tarir « l’investissement », ce substantif chatoyant. Déjà, il est bien connu que le plus gros de l’investissement dans des entreprises de production de richesses tangibles est de l’auto-investissement, sans recours au marché financier.
Pour y voir plus clair, il faudrait faire la part de l’investissement utile représenté par les deux premiers items de la liste ci-dessus et les autres, sachant que le bilan final n’est peut-être pas positif. Il faudrait aussi comparer les intérêts à court et à long terme, ils ne sont pas nécessairement concordants.
Enfin, il faudrait considérer le bilan avec une vision internationale. Des investissements de l’étranger conduisent souvent à des exportations plus ou moins sauvages d’équipements, de connaissances et de savoir-faire, ce qui n’est pas sans conséquences dans un contexte concurrentiel mondialisé.
Tout cela pour dire que, bien sûr, il faut réguler la spéculation affichée, mais qu’il faut aussi réguler l’investissement spéculatif et regarder ce qui se cache réellement derrière le masque, … quitte à être déçu.
Pour revenir à un article précédent, l’épargne est une richesse précieuse. Pour la préserver à long terme, la solution n’est sans doute pas de la transformer en un carburant pour la spéculation mais de la consacrer à l’investissement utile, en dépouillant les masques.
Dans le fond, éviter les crises causées par la spéculation est un moyen de s’en préserver et donc de rasséréner les épargnants, du moins peut-on le penser. Le paradoxe est que leurs réflexes de protection jouent en sens inverse.
à plus …