Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
Detoeuf avait (presque) tout compris
Dans son ouvrage « Propos d’O.L. Barenton, confiseur », Auguste Detoeuf (1883-1947) a écrit en substance « Les comptables sont comme les phares d’une automobile, parce qu’ils éclairent la route, ils s’imaginent piloter la voiture ».
Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que, finalement, ils prendraient les commandes et que ce sont eux, maintenant, qui pilotent factuellement l’économie, tout en restant dans leur monde imaginaire.
Ils disposent d’une arme dont l’efficacité n’est peut-être pas là où chacun la voit. C’est la comptabilité « en partie double », avec sa mise en pratique par le « Plan Comptable Général ».
C’est un instrument magique. Grâce à lui, toute entreprise, de 1 à 1 million d’employé(e)(s), se trouve qualifiée par des chiffres, en détail, dans toutes ses fonctions, production, logistique, équipements, finances, clientèle, fournisseurs, personnel, taxes, stocks, recherche, etc. Il n’y a pas besoin, pour en prendre connaissance, de savoir à quoi elle est dédiée : son métier, son organisation, les compétences qu’elle regroupe, les concurrents auxquels elle est confrontée, ses point forts, ses point faibles, etc. … Cela tombe bien car ce sont des considérations rébarbatives, qui demandent un minimum de connaissance de la vie d’une entreprise dans un secteur déterminé pour être comprises et appréciées à leur juste valeur. Par contre, pour lire un plan comptable, il suffit d’avoir compris le principe de la comptabilité en partie double et il est connu depuis cinq ou six siècles, c’est dire sa solidité. Intérêt supplémentaire, la comptabilité d’entreprise se concentre sur elle-même à intervalles réguliers pour pondre son œuf que tout le monde attend, le « bilan », pour le déguster chacun à sa convenance.
Dans notre monde moderne, l’entreprise est en effet attendue à tous les tournants et en particulier par deux vigiles, intéressés et très soupçonneux, les banques et le fisc. Cet œuf magique est la clé de la qualité des relations avec eux. C’est dire s’il est indispensable pour elle d’avoir un bilan sexy. Il intéresse aussi beaucoup les concurrents et les partenaires à séduire.
Finalement, c’est l’image comptable de l’entreprise qui impressionne tout le monde au point que, hypnotisée par elle, c’est seulement ce que presque tous les observateurs regardent, et non plus son rôle effectif dans l’économie réelle.
Pour survivre, une entreprise doit donc avoir un bilan sexy. Améliorer la capacité de séduction du bilan est le but quasiment unique de tout PDG. Son poste et ses primes en dépendent puisque c’est de ce bilan que résultent aussi les dividendes et les cours en bourse pour les actionnaires.
En conséquence, le PDG idéal pour les actionnaires d’une grande entreprise a un profil bien précis, pour être l’illusionniste qui enchante le bilan. Peu importe qu’il connaisse le « métier » de l’entreprise, au moins par quelques unes de ses facettes. Il doit être diplômé des « grandes écoles » et connaître le langage comptable ; c’est encore mieux s’il est passé à la fois par une école d’ingénieurs et par une école d’administration : c’est une carte de visite pour convaincre ceux qui observent les bilans car, comme eux-mêmes ne savent pas comment fonctionne une entreprise de production, c’est un gage de compétence opérationnelle. Il est passé par un grand ministère pour rédiger des rapports de synthèse à l’usage des politiques, en compulsant les statistiques de l’INSEE (tirées des bilans) et les analyses (en cohérence avec les bilans) publiées par les entreprises du secteur observé à destination des bailleurs de fonds (banques et actionnaires). Il a passé quelques années dans un cabinet d’audit international pour apprendre l’esthétique comptable internationale qui fonctionne bien sur les différentes places financières de le planète. Avec ce pédigrée, il s’est introduit dans les réseaux qui font l’opinion, il tutoie les directeurs de cabinet des ministres de toutes les couleurs politiques, il est courtisé par les journalistes d’opinion qui conditionnent les médias, il s’affiche avec les célébrités du show-biz. Il sait donner des gages de reconnaissance aux membres du microcosme de ses homologues, pour mettre les appuis de son côté dans les parties délicates à jouer. Il porte bien le casque de chantier et les costumes martiens improbables pour accompagner les célébrités politiques dans leurs numéros comiques sur le terrain, diffusés dans les journaux télévisés. S’il cumule toutes ces caractéristiques, il est le « présentateur de bilan » parfait, … est-il pour autant le pilote inspiré d’une pièce maîtresse de l’économie réelle ? Seuls les effets concrets de ses actions sur l’efficacité opérationnelle de son entreprise, comme fournisseur de biens ou services tangibles consommables et comme fournisseur de pouvoir d’achat durable à ceux qui dépendent d’elle pour vivre, répondent à la question. Mais qui s’en soucie si le cours de bourse se porte bien !
Qu’est-ce qui rend un bilan sexy aux yeux des observateurs avertis ?
Autrefois, c’était son « résultat » trivialement appelé bénéfice. C’est ce qui reste une fois que tout a été payé, y compris les frais financiers. Cela n’intéresse que le fisc et les ayants droit, propriétaires et dirigeants opérationnels. Pour les financiers par contre, il n’y a plus alors de marge de manœuvre, le match est fini.
Maintenant, c’est son « Excédent Brut d’Exploitation ». C’est la représentation pour eux de l’efficacité de l’entreprise dans sa participation à l’économie réelle. C’est sa possibilité de contribution à l’économie financière. C’est la marge de manœuvre du Directeur Financier qui assiste le PDG pour rendre le bilan sexy. C’est la matière sur laquelle les spéculateurs internes et externes peuvent travailler. Il faut le faire grossir pour pouvoir souscrire des crédits et simultanément fournir des liquidités à la spéculation, ce qui est l’alpha et l’oméga de la gestion financière.
Dans l’économie réelle actuelle, le moteur des entreprises n’est plus la réponse aux besoins de la consommation, il est d’aspirer des dépenses d‘achat pour injecter le plus possible de liquidités dans l’économie financière. Seule une partie en revient dans l’économie réelle pour acheter des services ou des biens tangibles, par les investissements productifs et les dépenses de consommation des bénéficiaires du système financier. Le reste sert à gonfler des « actifs » qui n’ont comme réalité que des écritures conventionnelles sur des bilans comptables.
Est-ce logique ? Oui dans une logique comptable et c’est cette logique qui prévaut dans notre système socioéconomique. Peut-on passer à une autre logique ? En dehors du troc, je ne vois pas. Mais ce n’est pas le système qui est en cause, c’est son utilisation, c’est donc la carence des actions de régulation. Au lieu d’aller gonfler des actifs comptables, les liquidités devraient retourner daredare vers l’économie réelle pour alimenter les investissements productifs et la consommation.
La comptabilité en partie double ne permet pas à des comptables, qui ne sont que comptables, de gérer des flux, d’orienter des dépenses. Tout y est statique, tout y est équilibré, au centime près. Pour orienter des dépenses, puisque c’est le nœud de l’action d’un PDG, il faut sentir le besoin professionnel, vivre le « métier ». Cela ne s’apprend pas sur un banc d’école ni à la lecture d’un bilan, et c’est cela qui manque à beaucoup de politiques et de PDG. Ce n’est pas en paradant déguisé devant les caméras, en avant-plan sur un paysage industriel, que cela fera changer les choses au niveau de l'économie réelle.
En intitulant « propos d’un confiseur » son ouvrage le plus connu, Detoeuf a tenu à installer ses observations sur le support d’un métier bien concret, à les ancrer visiblement sur le terrain du réel. L’histoire ne dit pas s’il a choisi ce métier pour mettre en exergue la consommation mais on pourrait le penser. Or il n’était pas confiseur, il aurait été en droit d’écrire : propos d’un polytechnicien, ou d’un administrateur d’infrastructures de services publics, ou d’un PDG de grande entreprise. Il ne l’a pas fait et c’est symptomatique à mes yeux.
Il avait déjà fait la part entre l’économie réelle et l’économie financière. Cela date de la première moitié du 20ème siècle mais on en est toujours au même point, simplement en plus marqué au niveau des conséquences. C’est paradoxal n’est-ce pas ?
à plus …