Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
Economie « réelle », où est la frontière ?
Comme d’autres, ce n’est pas original, je distingue dans mes billets économie réelle et économie financière. Pour faire cette distinction, la définition de l’économie « ensemble des activités de production, de distribution et de consommation » sert de base conceptuelle et pour distinguer les deux, « l’économie réelle est celle qui sert à consommer et l’économie financière celle qui sert à capitaliser ».
A partir de là, chacun interprète comme il veut et personne ne semble capable de tracer une frontière précise entre elles. Les richesses sautent allègrement d’un camp dans l’autre et toutes les interventions de ceux qui sont désignés pour orienter l’évolution économique, que ce soit à la dimension d’un état ou de la Terre entière, voient leurs belles intentions aboutir à des résultats déroutants. Les interconnexions entre les deux sont tellement nombreuses et variées que les richesses circulent non pas comme dans des tuyaux mais comme dans un matériau poreux.
La représentation de l'économie que proposent les économistes est celle d’un réseau de canaux où circulent des liquidités. Les régulateurs cherchent les endroits où elles sont apparentes pour y placer des vannes, des réservoirs ou des pompes, et le résultat de leurs efforts est « la crise ». Au lieu de s’obstiner à enchaîner les échecs, mieux vaudrait qu’ils remettent en cause leurs raisonnements.
Puisque l’économie est composée d’activités, regardons-y d’un peu plus près.
Une activité est individualisée par plusieurs caractéristiques :
- sa finalité – une activité est mise en œuvre pour atteindre un objectif et comme elle se déroule dans un environnement fini, elle est en concurrence avec d’autres activités potentielles. Elle répond à un besoin considéré comme suffisamment prioritaire pour ses acteurs -
- les ressources, équipements et compétences qu’elle nécessite -
- son déroulement factuel, ses contingences –
- ses acteurs –
- ses résultats directs –
- ses effets secondaires.
Les activités de nature économique, maintenant que l’usage de monnaies est universellement adopté, peuvent se résumer à un échange entre deux personnes (physiques ou morales), la propriété de monnaie est troquée contre la propriété d’une autre richesse réputée telle et réciproquement. Les richesses échangées peuvent donc être de la monnaie, du travail humain, des biens tangibles (équipements, fournitures, matières premières ou produits finis), de la consommation de services, ou des supports symboliques de droits (des titres) de nature diverses, droits de propriété de biens tangibles, de consommation de services, de rentes, de pouvoirs de décision, de garantie, etc.
Ce qui impose l’existence des activités économiques, c’est la consommation. Consommer répond à des besoins dont certains sont impératifs, d’autres moins. A cause de (ou grâce à, les avis peuvent diverger) l’inventivité individuelle et collective des êtres humains, le système économique est devenu d’une hyper-complexité explosive. D’innombrables activités de natures diverses et inextricablement liées y sont mises en œuvre, pour produire une quantité considérable de richesses variées, correspondant à des besoins de plus en plus foisonnant dans toutes sortes de directions.
Pour consommer, deux conditions indispensables doivent être réunies : que le produit consommable (au sens large incluant les services), soit disponible, et que le pouvoir de consommer ce produit soit acquis par le consommateur.
Pour que le produit consommable existe, il faut qu’il soit produit. C’est d’une évidence telle que tout le monde l’oublie dans la plupart des raisonnements économiques. Ceux-ci ne s’intéressent visiblement qu’aux questions d’échange et de redistribution. Il faut dire que « produire » nécessite des activités aux effets indirects souvent dérangeants et les rouleurs de mécanique intellectuelle semblent craindre d’être entraînés sur ce terrain. Ou peut-être ne connaissent-ils rien des mécanismes de production les plus importants et évitent-ils d’être acculés à constater leur ignorance factuelle.
Il n’empêche que la consommation ne consiste qu’à faire disparaître ou à dégrader des « produits », matériels ou immatériels ce qui oblige à les renouveler continument. Si la production s’essouffle, la consommation est asphyxiée et les consommateurs s’anémient.
Dans notre système économique où les richesses à consommer s’obtiennent en les échangeant contre de la monnaie, le pouvoir d’achat s’obtient par la disposition de liquidités monétaires.
Une manière traditionnelle d’en obtenir, c’est d’échanger son travail contre une rétribution. Pour pouvoir le faire, il faut que ce travail soit utile, qu’il participe à l’élaboration de richesses qui seront consommées : les consommateurs potentiels seront alors disposés à se déposséder de leurs liquidités pour acquérir de quoi satisfaire leurs besoins. Cette manière de faire incite à produire, donc à apporter sa contribution à pourvoir aux besoins de la collectivité. La contrepartie de l’enrichissement se situe dans la pénibilité et la contrainte du travail. Les activités correspondantes sont les activités de production de biens consommables et de services.
Une seconde manière est d’acquérir un statut donnant droit à une rétribution. Le titulaire d’une rente de fonction est censé, lui aussi, fournir une contrepartie. Il dispose d’un statut parce qu’il est réputé apporter un service structurant à la collectivité. Celle-ci a besoin d’être organisée pour développer l’ingéniosité collective. C’est à ce titre que des statuts sont attribués. Les apports des bénéficiaires sont-ils en rapport avec leur rémunération ? Les avis sont souvent divergents. Toujours est-il que s’ils disposent d’un statut rémunéré, c’est que celui-ci leur a été attribué par un consensus de la collectivité et si celle-ci s’estime mal servie, elle n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Ce n’est pas une question d’économie, c’est une question sociétale. Les activités correspondantes sont des activités de constitution et d’exploitation de réseaux d’influence, ou des prestations à connotation sociétale. Elles sont généralement considérées comme de nature politique mais elles ont un impact important sur les activités purement économiques d’échange de richesses.
Se rattachent à cette catégorie de rentiers fonctionnels des individus qui ne fournissent rien et qui bénéficient de mesures de redistribution sociale (les retraités par exemple, en reconnaissance de leurs activités passées).
Une troisième façon d’acquérir des liquidités est d’en créer directement. Maintenant les monnaies métalliques ont presque complètement disparu. Il n’existe qu’un type de liquidité monétaire : des titres de crédit, qui se limitent souvent à l’inscription d’un montant convenu dans la colonne « crédit » d’un compte bancaire (côté banque). Ensuite ils sont échangés contre d’autres richesses, plus consommables. Pour pouvoir le faire, il faut être banquier, et pour être autorisé à le faire, il faut respecter des règlements convenus entre acteurs financiers et dirigeants politiques. C’est d’ailleurs ce qui explique que ces deux catégories d’acteurs se tiennent par la barbichette.
Les banquiers ont industrialisé la production de liquidités grâce au crédit. Ils se mettent au service des possesseurs de liquidités inutilisées car ils ont besoin de carburant pour faire fonctionner leurs machines à vendre de la dette. En retour, ces « capitalistes » bénéficient aussi du pouvoir d’achat créé par l’industrie financière.
La base du mécanisme est l’achat de symboles de richesses, ou réputées telles par convention entre financiers, pour les revendre plus cher quelque temps après. Les actions, obligations et produits dérivés sont les plus connues. Les banquiers ont créé à cet effet toutes sortes de titres artificiels pour alimenter le marché boursier car les supports traditionnels tels que les biens immobiliers ou les œuvres d’art, même s’ils sont encore utilisés, ne sont pas aisément négociés et leurs processus d’achat et de revente sont longs et n’ont guère de souplesse. La contrepartie prétendue est le crédit d’investissement pour créer des activités de production. C’est du pipeau, la question a été abordée précédemment < Investissement : le grand carnaval >.
Les activités correspondantes sont des supports au mécanisme de base décrit au paragraphe précédent et appelé « spéculation » comme chacun sait.
La distinction entre les activités destinées trivialement à fournir des richesses consommables et celles qui servent de support à la spéculation permet de différencier économie réelle et économie financière. Quand il est question d’ « économie réelle », les activités concernées sont les activités d’échange de richesses consommables ou à vocation de le devenir après passage par différentes étapes de production et de distribution. Il faut y adjoindre le transit des liquidités requises pour ces échanges. Quand il est question d’ « économie financière » il s'agit des activités relatives à un objectif primaire de spéculation.
Le problème est que ces deux domaines d’activités se situent partout, dans les organismes de production comme dans les banques et chez beaucoup de particuliers, de manière plus ou moins prépondérante et à des dimensions diverses. Les activités dédiées aux pratiques de nature politique sont aussi concernées, à différents degrés, mais elles sont sorties des raisonnements économiques car ce domaine est tellement cafouilleux que le prendre aussi en compte comme élément producteur de richesses rend les choses totalement inextricables. Il est déjà suffisamment difficile de trouver des pistes d’action en restant dans la logique concrète. Nous en sommes réduits à espérer l’émergence d’une intelligence politique globale suffisamment responsable économiquement mais nous ne sommes probablement pas encore tombés assez bas.
Contrairement à ce que certains semblent croire, les deux types d’activités retenus classiquement comme économiques ne sont pas logés dans des classes sociales spécifiques, ni dans des organismes spécifiques, ni même portés par des richesses spécifiques (à l’exception des titres cotés en bourse évidemment). Ainsi, la spéculation peut aussi porter sur des richesses consommables ou être pratiquée à une toute petite échelle, et la fourniture de services ou de travail salarié existe dans les organismes financiers (et aussi les organismes publics).
C’est ce qui explique pourquoi les tentatives pour orienter les flux de liquidités avec une vision macroéconomique est illusoire. Dans l’économie mondiale, en raison de sa taille et de sa complexité, les liquidités ne passent pas par des canaux, elles diffusent par les porosités des processus.
Puisque les dérives financières nous ont plongés dans « la crise » et que la consommation s’effondre, pour trouver des moyens de croissance pertinents, il faut analyser finement tous les processus économiques et faire pour chacun la part de ce qui est spéculatif, de ce qui est politique (pour le mettre entre parenthèses) et de ce qui est productif. C’est la raison pour laquelle le « plan B » de sortie de crise ne peut pas se trouver en regardant la macroéconomie sous toutes ses coutures mais en allant voir dans les coins, sur le terrain, quitte à mettre des bottes et à se boucher le nez par moments.
Il y a cependant un truc pour repérer les activités de l’économie réelle : ce sont toutes celles qui se traduisent par des opérations d’achat de richesses consommables, produits tangibles ou services à la personne, et d’achat des ressources et équipements qui permettent de les produire et qui tendent à se dégrader à l’usage. Il suffit pour cela de regarder toutes les opérations de débit sur les relevés des comptes courants et de faire le tri. C’est du travail de fourmi, pas d’éléphant dans un magasin de porcelaines.
à plus …