Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
Bail-in et Glass-Steagall
Une fois encore le billet trimestriel de Henri Regnault apporte un support, solide et charpenté par un économiste reconnu, aux convictions du Gribouille qui écrit ces lignes et qui n’a aucun titre pour le faire. Mais n’y voyez aucun suivisme béat, si je lis ses publications, c’est en espérant y repérer des contradictions éventuelles avec mes propres conclusions, contradictions qui permettraient peut-être de faire surgir un intéressant paradoxe sous-jacent car je maintiens mes distances avec l’orthodoxie macroéconomique.
Cette nouvelle publication analyse les pièges du « bail-in » vers lequel les instances européennes nous dirigent et qu’elles ont inauguré à Chypre. Il préconise aussi une mise en application draconienne des principes du « Glass-Steagall Act ».
Pour ceux qui l’ignorent, le premier de ces termes anglo-saxons représente le fait de faire payer les déboires d’une banque en faillite par ses créanciers de toutes natures, y compris ses déposants. Le second se réfère aux dispositions prises par le gouvernement américain lors de la crise de 1929.Tout ceci est si clairement explicité dans le billet concerné que le mieux est d’en faire la lecture :
http://www.ieim.uqam.ca/IMG/pdf/la_crisse_24.pdf
Il y est aussi conseillé de suivre les sages préceptes de Confucius pour faire face aux aléas de l’existence et ce n’est pas anodin.
Après mon petit détour précédent vers les Lumières et le règne de la Raison, ce billet m’offre l’occasion de revenir sur les différences entre la méthodologie que j’essaie d’appliquer et l’économie politique orthodoxe.
Pour appréhender le cours des choses, la déesse Raison recommande de suivre comme guide la Vérité Scientifique. Donc, pour comprendre l’économie, il faut adopter une démarche scientifique, utilisant des données reposant sur des constats objectifs. Hors de ce chemin, point de salut. Dans cette optique, tout ce qui est mesurable avec précision offre a priori une garantie d’objectivité et, de plus, peut servir de support à des formulations mathématiques, ce qui facilite énormément la communication entre experts quand il s’agit de décrire des lois scientifiques. En conséquence, l’économie politique éclairée par les Lumières s’est braquée sur tout ce qui était mesurable, afin d’échafauder sa Vérité Scientifique.
A la base de l’économie se trouve la nécessité factuelle de consommer, et conséquemment de produire. Consommer et produire quoi ? Ce qui est ressenti comme « richesse » car se rattachant à des besoins ressentis d’appropriation, dans une perspective de consommation. Ainsi formulé, tout ceci est beaucoup trop subjectif pour être abordé commodément avec un objectif de vérité scientifique digne de ce nom.
Pour mesurer les richesses, il existe la notion de valeur, qui reste néanmoins ambiguë (j’ai relevé récemment ce point). De fait, la réflexion macroéconomique s’est focalisée sur une modélisation du fonctionnement économique sous la forme d’un réseau de flux de richesses, quantifiées en valeurs d’échange, et évoluant géographiquement et chronologiquement.
Cela présentait deux avantages. D’une part cette « Science économique » disposait d’une mine énorme de données provenant des comptabilités tenues partout. Ces données avaient une précision et une objectivité inégalées, garanties à la fois par les règles de la comptabilité en partie double et par la suspicion généralisée qui entoure tous les échanges de propriété.
D’autre part, les avancées de la physique, et en particulier celles de la thermodynamique et de la mécanique des fluides, lui offraient tout un arsenal de concepts et de formulations mathématiques qu’il suffisait de paraphraser pour traiter la question des flux de richesses.
Ainsi, la macroéconomie a pu s’habiller du costume de science presque exacte, aux imprécisions dues au capricieux Hasard près.
Henri Regnault est passé par une école bien connue. Je ne suis pas passé par la même, mais de plus en plus de mes jeunes camarades se précipitent vers les carrières rattachées à l’économie théorique. Dans son billet, il cite même l’un d’eux, qui a défrayé la chronique par son fabuleux destin chez Goldman-Sachs. Esope est un amateur de fables édifiantes et l’Economie n’en est pas dépourvue.
Ceci n’est qu’anecdotique mais il semble à beaucoup que le fait de jongler avec les équations différentielles, afin de faire parler les données issues des comptabilités, suffit pour maîtriser complètement le fonctionnement économique. Ils oublient que la macroéconomie n’a rien d’une science exacte pour tout un ensemble de raisons. Je n’en citerai ici que deux.
La première est qu’elle a jeté aux orties un principe déontologique fondamental de la démarche scientifique, qui est la neutralité de la mesure et la constance des étalons. Les flux sont mesurés en données comptables. Celles-ci sont établies en utilisant les cours des changes monétaires. Ceux-ci sont conditionnés par les divagations des flux économiques, avec les effets d’amplification permis par la spéculation. La possibilité de voir l’économie se mettre partiellement en résonnance selon la boucle classique récepteur-ampli-émetteur est patente. La porte est ouverte aux manipulateurs qui se soucient beaucoup plus de leurs propres économies que des supposées lois économiques inspirant l’establishment. Le traitement par les soins de George Soros des aléas de l’économique britannique au début des années 90 est un cas d’école.
La seconde est le hiatus entre la macroéconomie et la microéconomie. Pour faire effet, les décisions prises sur des considérations puisées au niveau macroscopique doivent passer par le niveau microéconomique, celui des décisions comportementales des acteurs de base. Celles-ci sont conditionnées par bien d’autres facteurs que les avis des analystes macro-économistes. Des événements importants au niveau économique peuvent intervenir sans avoir au préalable laissé dans les comptabilités des indices perceptibles par le seul mesurage des tendances, surtout si rien n’est mis en place comme instruments de mesure sur un temps significatif pour les détecter, quand bien même de tels indices existeraient. Les péripéties des crises où nous sommes englués depuis une quinzaine d’années sont assez illustratives des réalités de cette affirmation.
Partant de tels constats, j’ai mis en œuvre d’autres méthodes d’analyse, très artisanales et apparemment moins scientifiques car moins gourmandes en statistiques et en traitements mathématiques. Elles s’inspirent des pratiques de l’analyse systémique et demandent une bonne expérience des réalités pour être mises en œuvre utilement.
J’ai la prétention de croire qu’elles sont efficaces car elles permettent de présumer des grandes dynamiques d’évolution de notre environnement socioéconomique, avec plus de pertinence que ne le font la plupart des experts. Je suis toujours agréablement conforté quand je constate que des économistes professionnels, avec un bagage solide et en situation de consulter des canaux d’information dont j’ignore tout jusqu’à l’existence, recoupent mes convictions.
Pour être plus précis, disons que ces méthodes se basent sur une modélisation du système socioéconomique en tant qu’ensemble d’activités élémentaires, indépendamment des acteurs. Ces activités sont multiples mais peuvent être distinguées selon un nombre relativement limité de familles telles que les activités de consommation, de production, de pseudo-production, de perceptions de revenus de différentes natures, etc., considérées à un niveau suffisamment fin pour en percevoir les interactions.
Cette façon de faire conduit à s’affranchir des flux en valeurs manipulés, qui ne deviennent que des représentations accessoires à la fiabilité approximative. C’est moins précis mais plus juste. Elle permet aussi de prendre en compte le fait qu’un même acteur l’est simultanément dans plusieurs activités qui, par ailleurs, peuvent se révéler antagonistes. Elle ne suppose pas des acteurs « homo oeconomicus » virtuels mais permet tout simplement d’en faire abstraction.
En effet, les présupposés classiques mettent en lice des acteurs raisonnables, très bien informés et collectivement infaillibles. Les conséquences qui en résultent, que se soit dans une orientation libérale ou dirigiste, conduisent à modéliser une économie virtuelle, régulièrement contredite par les réalités.
Sur cette façon d’aborder l’économie et ses enseignements, il y a matière à tout un bouquin et ce serait trop long ici. Certains aperçus ont été présentés de manière éparpillée sur ce blog. Sur un sujet aussi sensible, concevoir un ouvrage complet et cohérent demande des exercices préalables approfondis de confrontations avec toutes les parutions qui font autorité. Ecrire un ouvrage suffisamment attractif pour retenir l’attention du lecteur jusqu’au bout demande du souffle littéraire. Enfin, trouver un éditeur demande des introductions, surtout quand le produit risque de prendre le microcosme à rebrousse-poil. Surmonter tous ces attendus dépasse probablement les capacités d’un blogueur perdu dans la campagne, sans références, ni support, ni réseau relationnel ad hoc. Dans l’état actuel des choses je ne compte donc pas aller au-delà de l’exercice à peu près hebdomadaire qui consiste à poster un billet sur ce blog, évidemment sans postuler pour un prix Nobel. Si d’aucuns souhaitaient quelque chose de plus complet, ils pourront toujours m’envoyer un message par mail, mais je ne m’engage pas du tout à leur répondre. Si je le fais, ce sera en fonction de l’humeur du moment et plus probablement par l’intermédiaire d’un billet.
Revenons à La Crise N°24 après cet intermède personnel et méthodologique.
L’analyse du système d’activités élémentaires met en évidence que le pouvoir financier et le pouvoir politique sont deux complices de fait. Une vision macroscopique permet de comprendre le phénomène.
Sous le prétexte de compenser l’inflation, avec comme prime un petit mieux, les banques épongent toute l’épargne afin d’alimenter la spéculation. Le système financier provoque grâce à cette spéculation, une bulle d’actifs, toujours grossissante et toujours plus fragile. Cela lui permet de fournir un potentiel de consommation réelle ahurissant, sans réelle contrepartie, à ses dirigeants, actionnaires et clients choyés (ceux qui ont de grosses capacités d’épargne). En pompant toute l’épargne, il évite que les surcroîts de liquidités restent dans les circuits de l’économie réelle et provoquent de l’inflation. Grâce aux produits dérivés, entre autres, il reporte sur les utilisateurs de ses services les risques qu’il prend d’un effondrement. Il a besoin de toujours plus de liquidités donc s’attache les faveurs des gouvernances politiques qui ont la main sur le robinet de création de monnaie fiduciaire. Mais l’effondrement de la pyramide d’actifs artificiels menace.
Les pouvoirs politiques trouvent leur intérêt à ce mécanisme : il contrecarre l’inflation. Ils peuvent donc créer sans obstacle de la monnaie fiduciaire, en s’endettant eux-mêmes ou en encourageant le crédit. Cela leur permet de récupérer des liquidités qu’ils distribuent de manière démagogique et aveugle, en espérant faire de la relance par la consommation, qu’ils soient de droite ou de gauche. Tout ceci est vain. Le cas du Japon qui cumule déflation, dette publique énorme et bulle d’actifs bâtie sur l’épargne est démonstratif.
Le système est à bout de souffle et les crises qui s’enchaînent inexorablement en sont la preuve. Le bail-out a été largement utilisé pour éviter le crash : too big to fail. Mais les Etats qui croulent sous leurs dettes et confrontés à la stagnation de l’économie réelle ne peuvent plus l’utiliser pour tirer d’affaire leur complice financier. Les deux comparses essaient de sauver collectivement leur mise avec de vagues imitations inefficaces du remède Glass-Steagall, et en trafiquant un bail-in foireux qui ferait porter indifféremment sur tous les déposants les frais de l’opération, et non sur ceux qui ont pris consciemment les risques. Ce faisant, en se ménageant eux-mêmes et en se gardant de toute réforme structurelle, ils ne feront qu’amplifier, en raison de la disparition de la trésorerie qui permet de gérer les à-coups des activités de production et de consommation, un effondrement de l’économie réelle enclenché par un effondrement financier.
C’est la raison pour laquelle je souscris sans réserve à la prise de position d’Henri Regnault.
à plus …