Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
car à trop rester ébloui, l’aveuglement guette !
Dévotement, nos vigilants gardiens du politiquement correct ressassent les litanies consacrées aux enseignements du Siècle des Lumières, inspirateurs de la Révolution en 1789, celle-ci ayant été ensuite sacralisée et embaumée symboliquement au Panthéon.
François Furet, le premier qui ait osé défaire un peu les bandelettes de la momie, a fait remarquer que certaines de ses parties constituantes avaient des senteurs un peu nauséabondes. D’autres, comme notre actuel ministre de l’Education Nationale, se sont alors dépêchés de la rembobiner pour éviter à ses adorateurs inconditionnels les affres du doute métaphysique.
Les principales idées qui ressortent des réflexions lumineuses des philosophes évoqués se rattachent à une démarche pour promouvoir le règne de la Raison, et, pour cela, expurger l’obscurantisme des siècles précédents. Ambitieux programme ! Périodiquement, en différents pays et différentes époques, les intellectuels désabusés par le cours des choses se coordonnent dans des projets comparables plus ou moins structurés.
Dans ces entreprises de remise à neuf des pensées dominantes, la méthodologie adoptée est toujours à deux facettes auxquelles il est difficile de se soustraire.
Il s’agit d’abord de dénigrer les penseurs précédents en exposant qu’ils sont ringards. Dans une période de désabusement généralisé, quand les choses vont mal, il est toujours facile de faire ressortir des erreurs dans les raisonnements antérieurs.
Il s’agit par ailleurs d’innover, d’exciter la créativité, de proposer du nouveau. Pour que ce soit cohérent, il faut aligner les différents penseurs sur des repères communs simples, et ensuite les laisser cogiter. Quand il s’agit de proposer un nouveau cadre de réflexion pour le fonctionnement socioéconomique, le sens donné à la vie humaine est évidemment central. C’est le repère inévitable. Si l’on veut exciter la créativité, il faut rompre avec les routines de la pensée traditionnelle qui s’y appliquaient jusqu’alors.
Jusqu’au dix-huitième siècle, la pensée sociale était imprégnée d’esprit religieux. Le sens de la vie humaine était basé sur la vision d’un univers régi par une volonté divine, monothéiste en l’occurrence. Il fallait trouver autre chose.
Pour remplacer la divinité d’ordre supérieur et donner un support à la déesse Raison qu’il s’agissait de couronner à sa place, il a été choisi de déifier l’être humain, à la fois comme individu et comme espèce incarnant la raison. Pour lui fournir un terrain d’exercice à sa mesure étant donné que l’univers était manifestement trop vaste pour ses capacités de régulation, c’est la Nature qui a été désignée en tant que remplaçante plus commode à tyranniser.
L’univers inscrit dans une Création dans le cadre d’un projet divin était assorti d’annexes à gommer également, surtout les plus dérangeantes et pas nécessairement pertinentes : la Vérité d’ordre supérieur, l’existence du Malin, la Providence, la Monarchie de droit divin, etc.
Dans la foulée, les cases rendues vides se sont rapidement remplies. L’existence du Malin a été remplacée par les faux-pas du Hasard. A la Vérité suprême et à la Providence qui guide le déroulement des phénomènes a été substituée la Vérité Scientifique avec ses lois qu’il s’agit simplement de découvrir (ce qui est loin d’être évident). L’ordre divin et la monarchie ont été supplantés par l’approche contractuelle et le principe démocratique.
Rapidement, les maladresses congénitales de l’être humain sont apparues comme des tares dérangeantes pour une incarnation de la raison. J-J. Rousseau sauva la mise en décrétant que l’Homme nait bon et que c’est la Société, réceptacle de toutes les erreurs du passé, qui est à corriger.
Ainsi, grâce aux Lumières, l’Homme paré de toutes les vertus est monté sur un trône comme incarnation de la Raison, à la fois individuellement et collectivement. Cette autoglorification cautionnée par les plus brillants esprits ne pouvait que séduire les foules.
Certes, cela fait énormément de séants à poser sur le trône. Il y a des bousculades. Il a fallu multiplier les niveaux statutaires pour répartir tout le monde et cela ne s’arrange toujours pas. Il se produit souvent des violences extrêmes pour trancher entre différentes options en concurrence sur les façons d’incarner la raison. Il est par ailleurs de plus en plus artificieux de les faire endosser à une « Société » actuelle qui résulterait de l’obscurantisme alors que les Lumières éclairent le monde a-giorno depuis bientôt trois-cents ans. Si la consommation a beaucoup évolué, les écarts sociaux continuent de provoquer des révolutions aux effluves toujours aussi nauséabonds. Entre clans dirigeants, il se joue des chassés-croisés aux péripéties désastreuses pour des résultats décevants. A la monarchie trop photosensible a succédé la terreur, puis l’empire, ou ailleurs le goulag, les génocides, etc.
Pourtant, les politiquement corrects continuent consciencieusement, tels des vestales veillant sur leur feu sacré, d’entretenir les photophores et d’astiquer leurs réflecteurs. C’est quand même paradoxal !
Pour comprendre les réalités, il faudrait peut-être que les dirigeants factuels cessent de tourner comme des papillons autour de la lampe des Lumières. L’Homme n’est peut-être pas si raisonnable que prétendument, que ce soit individuellement ou collectivement. Cependant, ceux qui ne contemplent que l’image de leur propre personnage, naturellement bon et raisonnable, ne peuvent pas s’imaginer différents, même quand ils sont désavoués par les réalités et par les opinions publiques. Il faudrait peut-être qu’ils voient les choses autrement.
Les scientifiques présentent maintenant l’espèce humaine différemment. Pour eux l’homme a deux caractéristiques et c’est cette conjonction qui fait son exceptionnalité :
- Il est une espèce animale, un tétrapode mammifère, un primate social chasseur-cueilleur et opportuniste.
- Il est un être capable de développer une intelligence symbolique qui lui permet de mettre en place des raisonnements conceptuels et de développer dans le temps une construction collective de plus en plus complexe.
La Science chère aux Lumières est-elle crédible ou serait-elle obscurantiste ?
Tamiser, c’est ne retenir que ce qui convient. Or tout n’est pas naturellement bon, ni dans la Nature, ni dans l’Homme, ni dans leur représentation conceptuelle, même émanant d’esprits lumineux. Ce n’est qu’une conséquence de la pensée symbolique : à la présence correspond l’absence. Si l’on admet que le concept de « bon » peut avoir une concrétisation et s’applique à certains éléments de l’univers, il est aussitôt accompagné du concept antagoniste, généralement qualifié de « mauvais », s’appliquant à d’autres. Le premier concerne ce qu’il convient de rechercher et le second ce qu’il convient d’éviter comme s’opposant logiquement au précédent. L’Homme n’est foncièrement ni bon ni mauvais, il est ce qu’il est, concrétisé par ce qu’il montre et ce qu’il fait.
Les raisonnements humains sont faillibles, ne serait-ce que parce que l’information utilisée est toujours incomplète. Réfléchir, c’est se donner une occasion de se tromper. Les réflexes, surtout quand ils sont cautionnés par un quitus scientifique, sont finalement ressentis comme plus confortables à utiliser.
Factuellement, ce sont beaucoup plus les caractéristiques animales de chasseur-cueilleur social opportuniste qui guident les comportements élémentaires. Qui plus est, qu’ils soient innés ou acquis, les réflexes sont largement plus rapides que les actions raisonnées et ils sollicitent moins nos fragiles neurones, c’est aussi un fait scientifique établi. Ils court-circuitent la réflexion.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les marchandisages politique et consumériste entraînent leurs praticiens à solliciter systématiquement nos réflexes de primate-social-chasseur-cueilleur-opportuniste. Mais est-ce une raison suffisamment raisonnable ?
à plus …