Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
des sources au bénéfice des sourciers
Puisque les liquidités sont des médias de communication entre des comptes courants, regardons d’abord un peu ceux-ci.
Un compte courant est l’interface par laquelle un client communique avec sa banque pour la mise en œuvre des liquidités dont il dispose. C’est en quelque sorte une « citerne » qui lui permet de moduler les flux de pouvoir d’achat entrant et sortant, à sa disposition pour opérer des transferts de propriété.
Quand une giclée alimente le compte courant à l’occasion d’une vente, la réserve de pouvoir augmente. Une giclée sortante en raison d’un achat est une diminution d’autant. La gestion par son détenteur du niveau de son compte courant se ramène à un jeu de pouvoir. Ceux qui ont un compte bien garni ont plus de pouvoir que les autres pour mener leurs activités à leur guise.
L’économie en général, autrement dit l’ensemble des activités de création, de distribution et de consommation, peut être représentée comme un ensemble de luttes de pouvoir élémentaires visant à grossir les comptes courants avec lesquels elles opèrent. Certains n’ont qu’une gourde minuscule, d’autres d’énormes piscines.
Cette manière de représenter les choses par des luttes de pouvoir, n’est évidemment pas conforme avec l’idée que les acteurs économiques s’en font généralement. Ils sont otages du système. Mais cette façon de prendre en considération les phénomènes économiques permet d’expliquer bien des choses.
En économie, la motivation des individus, personnes physiques, est de maximiser les apports de liquidités vers leurs comptes courants, sachant que ceux-ci ont par ailleurs tendance à se vider par le jeu des achats de consommation. La consommation détruit la valeur des produits ou services achetés alors elle ne peut donc pas induire de retour ultérieur, sur le compte du consommateur, des liquidités sorties.
Les comptes des personnes morales (les organismes) ont un rôle d’intermédiaire et sont instrumentalisés par des personnes physiques (des dirigeants) pour intervenir dans leurs stratégies individuelles.
Quand les taux de change étaient établis en rapport avec l’Or, ou au Dollar lorsqu’il était convertible, l’inflation jouait un rôle régulateur. Le volume des liquidités évoluait en fonction des besoins de l’économie réelle. Si l’émission de monnaie scripturale devenait exagérée par rapport aux besoins, les banques centrales avaient le choix entre laisser filer l’inflation ou racheter la monnaie trop fragile en vendant de l’or, ou des dollars, pour éponger les excédents inflationistes. La non-convertibilité a fait sauter les garde-fous à la grande satisfaction de l’industrie financière. Elle a pu développer de manière toujours plus accélérée les pratiques spéculatives, au bénéfice des rentes et des rémunérations du monde de la finance.
Pour spéculer, il faut identifier des sous-jacents spéculatifs. Ce sont des objets soumis à un droit de propriété, et dont la valeur convenue a de fortes probabilités d’augmentation. Les plus commodes à l’emploi se présentent sous forme de « titres ». Le fait d’acheter de tels supports puis de les revendre ultérieurement plus cher procure des rentes.
Si ces rentes sont recyclées dans la spéculation, elles ne vont pas irriguer l’économie réelle, donc ne provoquent pas d’inflation des prix à la consommation. Simplement le prix conventionnel de ces sous-jacents grossit progressivement et peut atteindre des proportions parfois délirantes. Des amas de titres bodybuildés constituent des bulles. Celles-ci sont fragiles car elles ne tiennent que par l’espoir des possesseurs des titres concernés de les voir enchérir encore. En cas de perte de confiance, un effondrement peut se produire brutalement. La moindre amorce de baisse peut faire tout s’écrouler brutalement en créant une crise financière plus ou moins limitée selon le volume de titres concerné.
Les professionnels de la finance savent très bien qu’il vaut mieux vendre trop tôt que trop tard, quitte à provoquer un effondrement. Ils sont même capables, grâce aux marchés à terme, d’exploiter ce cas de figure et donc de le provoquer. Après tout, chacun pour soi.
Pour faire fonctionner l’industrie spéculative, les financiers ont développé et accaparé les marchés boursiers de manière à pouvoir, entre eux, faire tranquillement l’élevage de cette poule aux œufs d’or.
Il existe cependant quelques contraintes qui contrarient leurs pratiques :
· C’est bien joli d’avoir des rentes sur le papier, mais pour en profiter, il faut consommer, donc une partie des rentes retourne dans l’économie réelle sous forme d’achats de consommation. Avec une industrie financière en croissance explosive, le nombre des bénéficiaires augmente et la consommation itou. Pour éviter l’inflation, il faut limiter la consommation à ce qui peut être récupéré sous forme d’épargne, donc offrir des occasions de placement intéressantes ce qui n’est pas toujours facile. Il y a concurrence entre les rentes que les financiers s’attribuent et celles qu’ils ristournent aux épargnants.
· Plus il y a de rentiers, moins il y a de producteurs et plus ceux-ci sont contraints. La branche production de l’économie réelle patine par manque de producteurs motivés, les besoins sont globalement mal satisfaits. Les tensions sociales se développent.
· Quand certains des sous-jacents sont par ailleurs nécessaires à l’économie réelle, ce qui est le cas de l’immobilier, des ressources naturelles ou des ressources fossiles, la production s’étouffe car il ne lui reste rien pour payer le travail.
· Si l’épargne se dirige vers les placements financiers, les investissements productifs s’anémient et la production ne peut plus suivre les besoins, ni en quantité, ni en évolutivité, ni en qualité.
· Pour éviter les bulles, il faut multiplier les natures de sous-jacents de manière à ce que chacun ne prenne pas des valeurs tellement exagérées que leurs possesseurs potentiels se posent des questions sur leur solidité. Il faut perpétuellement en créer artificiellement de nouveaux pour prendre le relai de ceux qui sont au bout de leur limite de croissance, afin que les spéculateurs chevronnés puissent prendre leur bénéfice et l’entreposer ailleurs en laissant les risques aux épargnants.
En fait, l’industrie financière n’a pas trouvé de remède miracle pour les quatre premiers de ces inconvénients, ceux qui concernent directement l’économie réelle. Pour le dernier elle a découvert la parade grâce aux produits dérivés et à la titrisation, mais il semble que, maintenant, leur efficacité diminue fortement. Des nouvelles formules se développent telles que des mutualisations de risques grâce au « shadow banking ». Les risques afférant concernent naturellement les plus gros acteurs, en proportion de leur taille : « too big to fail ». De ce fait, en cas de problème de grande ampleur, poussées par les gouvernements qui n’ont pas d’autres solutions, les banques centrales prennent les risques à leur compte, directement ou indirectement, et ce sont les citoyens ordinaires qui endossent factuellement la perte. Ils sont les cocus de la farce sans rien y comprendre (je développerai ces points dans un autre billet).
Créer des liquidités grâce à la spéculation est pour les financiers encore plus aisé que de le faire par le crédit. Il suffit de veiller à ce qu’une inflation des prix à la consommation n’apparaisse pas. Il convient donc de limiter la distribution des rentes à ceux qui restreignent leur consommation pour épargner, et à une faible minorité de très riches qui ne peuvent pas consommer au-delà de leur appétit. Ainsi, la pompe à épargne fonctionne bien.
Dans le respect de ces précautions, les organismes financiers instaurent entre eux un commerce frénétique de titres. Leur portefeuille de titres prend de la valeur. A chaque cession la plus-value vient se surajouter par la magie comptable dans leurs comptes de trésorerie. Si l’intégralité de la rente est consacrée à spéculer, le manège est invisible de l’extérieur, du côté de l’économie réelle. Celle-ci n’est sensible réellement qu’aux quatre premières contraintes évoquées ci-dessus. Si elle en tombe malade, la spéculation financière regarde ailleurs pour ne pas être distraite dans ses opérations. Sinon, elle n’aurait plus qu’à se faire hara-kiri.
Le problème actuel, bien réel, est que certaines ressources voient leur prix devenir prohibitif, que les investissements productifs se tarissent, que les écarts sociaux conduisent à des situations humaines explosives, que l’économie réelle est distordue entre une consommation de luxe d’une part et une consommation sous-médiocre d’autre part, etc.
Le monde politique dont le rôle est de piloter globalement la société s’est rendu complètement dépendant de l’industrie financière, dans nos pays occidentaux mais aussi ailleurs (nous en reparlerons aussi).
à plus …