Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
la matraque ?
Le Point a publié une interview très intéressante de Yasmina Khadra, écrivain algérien, ancien officier ayant vécu activement la lutte de son pays contre les islamistes du GIA.
En gros, il y explique que les partis islamistes radicaux recrutent très facilement des troupes fanatisées grâce à un rhétorique implacable, et que la riposte ne peut être que l’engagement tout aussi implacable de rapports de forces, y compris sur le plan de la rhétorique.
Il souligne aussi que, dans les luttes rhétoriques, l’indignation joue comme un aveu de faiblesse et encourage les assaillants.
Cela pousse à réfléchir. Autant que j’en puisse savoir, la rhétorique de base des islamistes repose sur une ligne de raisonnement simple, facile à comprendre, et adressée aux esprits déboussolés, qui n’arrivent plus à trouver un sens pour leur vie.
Les esprits déboussolés ne manquent pas. Ils ont perdu progressivement leurs repères et se replient dans un nombrilisme de plus en plus négatif. Cette perte de références est souvent due à plusieurs facteurs conjugués : l’inadaptation de leur système initial de repères aux constats qui les agressent, les mouvements migratoires qui génèrent un écartèlement entre des cultures discordantes, le rejet instinctif d’une existence sociale dominée par un consumérisme boulimique et sordidement cupide, l’incompréhension des évolutions générales qui impactent leur existence, les luttes de pouvoir qui écrasent les plus fragiles comme eux, etc.
La pensée magique est l’échappatoire naturelle aux incompréhensions et, pour eux, une rhétorique en béton est un refuge.
La rhétorique en question est la suivante, et elle est classique : compatir-interpréter-raisonner-proposer. Elle s’articule sur quelques points étayés par des constats faciles à faire apparaître :
Les esprits faibles complètement déboussolés y trouvent, même si c’est paradoxal, une raison de vivre encore un temps. Pour eux, les autres, différents de soi, ne sont devenus que des ennemis potentiels et, s’ils bougent, les anéantir est une mission sacrée : ils sont chosifiés en objets détestables.
Les failles dans une rhétorique sont révélées quand il y a manifestement une discordance entre les réalités et le discours. Quand une partie des réalités prétendues sont situées dans l’au-delà, il n’est pas possible d’aller voir ce qui s’y passe. Par contre les blessures de l’ego terrestre sont bien sensibles. Cette rhétorique est donc très difficile à combattre. Dans sa logique, tous ceux qui n’y souscrivent pas sont des ennemis à exterminer, quoi qu’ils disent ou quoi qu’ils fassent.
Pourtant, c’est bien elle dont il faut détruire la propagation. Le terrorisme est comme le chiendent, si l’on ne détruit pas ses racines, il repousse toujours. Pour le moment, les pouvoirs en place ne pensent qu’à brandir des matraques, à titre préventif et curatif. Et ils ne visent que les phénomènes les plus dérangeants, pour ne pas gêner les intérêts bien installés.
Ce n’est pas avec des matraques que l’on extirpe des racines. Tout au plus peut-on écraser les feuilles qui poussent.
Les intellectuels, dont le rôle serait justement de proposer des rhétoriques contradictoires, sont embourbés dans le bien-pensé anesthésiant. Ceux qui essayent d’en sortir se font dénigrer par leurs homologues en perdition car c’est bien plus facile pour eux de montrer qu’ils existent intellectuellement en essayant de démolir des logiques émergentes et encore fragiles, que de contrecarrer un monolithe en béton.
Pour développer une bonne rhétorique, il faudrait avoir des principes solides et facilement démontrables, même pour des ignorants sociologiquement incultes. Ensuite seulement, il serait possible de puiser dans l’immense réservoir des constats, pour en tirer des exemples convaincants, et d’en étayer des thèses pour orienter les pensées des indécis.
Pour être convaincant, il ne faut pas non plus risquer d’être perçu soi-même comme un contre-exemple.
A écouter les discours officiels, le seul principe fondamental auquel nos politiciens se cramponnent pour susciter une « union sacrée », c’est l’excellence contagieuse prétendument démontrée par notre pays (et par eux-mêmes, la partie dominante de l’iceberg, par voie de conséquence), dans tous les domaines majeurs (politique domestique, politique internationale, microéconomie, macroéconomie, éducation, démocratie, justice, sécurité, égalité des chances, etc.). Ce n’est pas de la rhétorique, c’est de l’auto-aveuglement.
Peut-on, dans la situation dramatique qui nous obsède, développer une « bonne rhétorique » ?
Une rhétorique vise à convaincre, à agir rapidement sur le mental, tel qu’il fonctionne chez l’auditeur, afin d’entraîner un comportement conforme aux souhaits du rhéteur. Elle se distingue de la pédagogie qui vise à faire évoluer le fonctionnement du mental, pour ensuite le laisser traiter les constats avec des mécanismes intellectuels plus élaborés et un arrière-plan bien garni de connaissances solides.
Moins le patient a bénéficié dans son cursus d’une pédagogie de bonne qualité, lui permettant de décrypter les enchevêtrements des causes et des effets, plus il est fragile en face d’une rhétorique bien bordée, sur-mesure à son égard. La pédagogie est affaire d’entourage (par le mimétisme) et d’éducation.
Une « bonne rhétorique » n’est pas seulement efficace. C’est une rhétorique qui n’est pas manipulatoire, qui vise l’intérêt général et l’intérêt bien compris de sa cible, non pas l’intérêt très particulier du rhéteur. Il lui faut s’inscrire dans le cadre d’un projet commun avouable dans son déroulement, ses objectifs et toutes ses conséquences pour tous. Autrement dit, elle ne peut se concevoir qu’avec un ensemble de repères partagés concernant « ce qui est bien ». Aïe, la question des valeurs pointe le bout de son nez.
Si tout effort de pédagogie explicative et pratique est exclu, si la vision offerte par les élites n’est que celle de leur vanité et celle du dénigrement de leurs rivaux politiques, si les intellectuels ne raisonnent qu’avec des concepts élaborés au temps des lampes à huile et de la marine à voile, si la vision de la société perçue au travers des médias n’a que de lointains rapports avec la vie réelle de plus de neuf personnes sur dix, si l’empathie est enterrée sous les réglementations, etc., etc. Bref, si rien n’est fait pour corriger les raisons de la désespérance psychologique des abandonnés aux déserts de pensée citoyenne, les racines du terrorisme resteront. Et il sera impossible de développer une contre-rhétorique.
Le problème est qu’il faudra au moins une dizaine d’années d’efforts tenaces et cohérents pour expurger suffisamment toutes ces raisons. Rien ne sert de tergiverser, au contraire. En attendant, seules les matraques seront efficaces, et il sera illusoire de compter sur une rhétorique efficace.
Parallèlement, les indignations, les parades, les appels au rassemblement (pour quoi faire ?), les menaces, seront autant de trophées pour les terroristes : ils auront ainsi la preuve qu’ils terrorisent. Et ils ont l’auto-persuasion de bénéficier d’un parachute qui leur procure une impunité éternelle : c’est elle qui leur permet de tenir debout mentalement.
Les matraques sont prêtes ou en préparation, certes, mais le reste ?
… à plus …