Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
Le mandataire en slip
Les aventures imaginaires du Chat Botté n’ont pas été cantonnées au Château, elles ne se sont pas limitées à la mise en selle de ministres improbables, elles ont aussi mouvementé les populations du pays.
En vertu des usages de l’époque, les dirigeants des grandes bourgades industrieuses étaient des favoris du Roi. Ils se trouvaient à ces postes honorifiques en raison de la concomitance de deux caractéristiques, ils avaient des attaches parmi les familles influentes dans la vie locale, et ils avaient usé leurs fonds de culotte dans la même école que lui, quand il n’était encore que le fils d’un meunier, futur marquis de Carabas. Cette « Ecole pour Naviguer Aveuglément » s’était donné comme vocation d’apprendre à ses élèves comment faire abstraction des vents et des vagues, et se prendre soi-même comme un phare en toutes circonstances, même dans le brouillard le plus absolu. C’est en effet très efficace pour cuirasser son propre ego.
Pour ce qui concerne les habitants de Frusquin (voir le-gouvernement-du-chat-botte) leur bourgmestre était tout désigné pour rabibocher ses concitoyens avec le pouvoir en place, incarné par le Chat Botté.
Il faut savoir que dans ce bourg dédié à la confection des vêtements, la situation était complexe. D’une part opérait une faible minorité d’artisans, ou plutôt de vedettes médiatisées, éminemment habiles et qualifiées, œuvrant dans des activités de haute volée, où la concurrence ne jouait pas, et qui travaillaient à des tâches beaucoup plus gratifiantes aux yeux des masses : ils pouvaient ainsi vivre grassement sans se fatiguer. D’autre part se trouvaient les besogneux de toutes natures, beaucoup plus nombreux, et qui se trouvaient maintenant acculés à la misère et à l’inaction. Mais, pour autant, les précédents aux belles casquettes et costumes galonnés ne pouvaient pas se faire valoir sans eux car leurs menus services tels que enfiler les aiguilles, astiquer les boutons ou couper les fils trop longs étaient indispensables. Si ces petites mains disparaissaient, c’est toute la ville qui était rayée de la carte. Ses habitants n’auraient plus eu alors qu’à se disperser pour s’en aller mendier dans les campagnes.
Pour subsister, la cité n’avait qu’une possibilité, travailler plus pour le même prix, ou travailler pour produire autant, mais pour des coûts moindres, donc avec un effectif de travailleurs plus réduit, quitte à se délester d’un certain nombre de ses habitants. Tous les spécialistes en convenaient, et pas seulement le Ministre-Ecureuil.
Le bourgmestre fut alors mandaté par le Chat Botté pour demander aux élites galonnées de travailler plus pour le même prix, sachant que dans les villes des autres pays, leurs homologues étaient nettement plus chargés. Ceux-ci s’indignèrent : oser leur demander de perdre leur statut de privilégiés pour se distraire, c’était les ravaler au rang de citoyens presque ordinaires, malgré leur aisance financière et leur habileté. Ils refusèrent donc sèchement, sans même regarder la réalité de la situation. Il faut peut-être en déduire que l’habitude de survoler de très haut les problèmes bassement terre-à-terre leur avait un peu transformé la tête en montgolfière, une déformation professionnelle incurable en quelque sorte.
C’était pourtant la solution qui aurait permis à la ville de garder son rang.
Puisque la solution A semblait impraticable, il ne restait que la solution B : envoyer sur les routes les désœuvrés. Le bourgmestre dut s’y résoudre. Il convoqua donc la population pour l’informer qu’il devait mettre dehors quelques milliers de citoyens et qu’il fallait dialoguer socialement pour les choisir.
L’échec du précédent dialogue, avec les célébrités de la profession, ayant montré à ses administrés que le refus de concertation, par principe, permettait d’évacuer toute proposition dérangeante, les assistants lui sautèrent dessus et entreprirent de déchirer méthodiquement ses vêtements, en se disant qu’ainsi il y aurait du travail à faire pour le rhabiller.
Le bourgmestre se sauva en slip et en escaladant la clôture du local de la réunion.
Certains observateurs du Château approuvèrent ce procédé inédit. Ils concluaient probablement que travailler à détruire ce qui existe, c’est toujours travailler et donc mérite salaire. Il est même des postulants à une place de ministre qui comptaient, sait-on jamais, sur ce moyen facile à mettre en application pour se valoriser comme « chômage-killers ».
Cette considération apparemment paradoxale mérite toutefois réflexion, alors j’arrête ici ma petite narration pour prendre le temps de méditer un peu sur cette opportunité d’avancée sociale.
… à plus …