Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
pour écouter la voix du psy
Résumé du précédent : Devant son impuissance à tirer du chaos les Danaïdiens, tant par le contrôle comptable, que par l’arrosage de liquidités et que par la voie politique, Hermès avait boosté le rôle du marché en généralisant son rôle et en prônant la publicité.
Il apparut assez vite que le remède adopté ne faisait qu’accélérer la " fracture sociale ", (comme on ne l’appelait pas encore) et le mécontentement généralisé (comme on le constatait déjà).
Pour ceux qui avaient de la réserve de richesses, toutes les occasions étaient bonnes pour pressurer ceux qui n’avaient rien ou pas grand-chose. Qu’il s’agisse de réserves d’eau, de réserves de pièces, de réserves foncières, de réserves vivrières, de réserves d’information utiles, de réserves de compétences pour fournir des services recherchés, etc., tout était utilisable à cet effet : les possesseurs d’une catégorie particulière de richesses s’entendaient factuellement pour entretenir une certaine pénurie qui leur permettait de soutirer un maximum de monnaie à ceux qui éprouvaient un besoin pressant de la richesse en question. En conséquence, les perdants systématiques dans tous les cas de figure étaient ceux qui n’avaient que leurs bras comme richesse, qui ne pouvaient donc pas en faire provision, et qui alors essayaient de fournir leur travail en échange de quelques pièces. Ils tentaient parfois de s’associer pour faire pression, eux aussi, mais les puissants mobilisaient contre eux les multiples mendiants et parasites divers qu’ils entretenaient, nombreux et plus disponibles, en leur expliquant que s’ils donnaient toutes leurs pièces aux travailleurs, il n’en resterait pas pour les leur donner.
Un phénomène prit aussi beaucoup d’ampleur. Dans les négociations, il est toujours préférable de partir en position favorable, de donner l’impression de pouvoir résister à toutes les pressions dues aux besoins, donc de se comporter comme ayant « de la réserve ». Ce la permet de mettre psychologiquement l’autre sur la défensive, de lui ôter l’initiative de l’argumentaire, de choisir le terrain, donc de limiter et réduire ses prétentions. Tout ce qui pouvait apparaître comme signe de richesse était donc très recherché. Toute une production de symboles ostentatoires, sans autre utilité que celle de « paraître », se mit en place, portée par toute une cohorte de prétendus esthètes qui n’exploitaient en fait qu’une sorte de parasitisme.
Plusieurs avatars du phénomène prirent de l’ampleur :
- Les effets de mode – être « ringard » crée une suspicion de manque de moyens, de fragilité en négociation.
- Les comportements ludiques – travailler péniblement semble démonstratif d’en être réduit à n’importe quoi pour subsister, l’oisiveté fascine les besogneux contraints.
- Les besoins artificiels et les novations associées – se contenter de satisfaire des besoins fondamentaux et traditionnels laisse entrevoir la nécessité d’être « regardant » par manque de richesse. La créativité associée aux effets de mode est d’une efficacité redoutable à cet égard
La publicité, elle aussi reflétait la fracture sociale.
D’une part, elle portait sur des produits ou services de luxe, symboles de distinction par le haut, probatoires de puissance.
D’autre part, elle se consacrait aux produits de la consommation de masse. Elle mettait en avant le faible coût apparent des sous-jacents, destinés aux consommations des moins pourvus. Elle leur permettait de constater qu’ils n’étaient pas les seuls dans le besoin, une consolation en quelque sorte. Mais ce n’est pas pour autant que ce commerce, mettant en circulation des produits et prestations bâclés, n’était pas fructueux pour ceux qui l’organisaient.
Bref, les choses allant de mal en pis, Hermès n’y comprenait plus rien. Le comportement des mortels déjouait toutes ses tentatives pour redresser la situation.
Il décida d’aller voir Hadès, le Dieu des Enfers, qui connaissait mieux que quiconque les ressorts des âmes humaines puisqu’il demeurait au milieu d’elles. Comme son domaine était plutôt tristounet, avec des ouailles qui manquaient d’animation, celui-ci, pour ne pas sombrer dans un ennui mortel, s’intéressait à la psychosociologie.
Il l’écouta attentivement et lui dit :
« Sur le conseil de Héphaïstos, tu as considéré la collectivité des Danaïdiens comme un mécanisme automatique, obéissant à des lois stables, destiné à satisfaire les besoins relatifs à leur existence. Or les humains ont deux natures. Dans leur comportement, ils sont comme les chèvres, cabris, chevrettes, vieilles biques ou boucs barbus, tous pareils, tous aussi capricieux. Ils se donnent des coups de cornes pour assurer leur place dans le troupeau et bénéficier des meilleures parts. Quand tu leur donnes des salades, elles vont brouter les ronces mais si tu as le dos tourné, elles sautent dans le potager pour grignoter les légumes. Quand tu les mets dans un enclos, elles franchissent la clôture car elles trouvent plus appétissante l’herbe du pré d’à côté. Elles sont toujours en train d’aller voir ailleurs, escaladent les troncs et les rochers. Et puis, elles adorent la compagnie des Satyres et écoutent la flûte de Dionysos plutôt que la voix du chevrier. Ce ne sont pas des moutons et elles ne le deviendront jamais. N’imagine pas pouvoir les mener comme un troupeau docile qui suit son berger pour peu qu’il ait un bon chien pour ramener ceux qui traînent en route.
Ils ont aussi une autre nature, ce sont des raisonneurs. Quoi que tu leur dises, ils trouveront toujours des arguments pour justifier leurs comportements. Mais aussi, avec leurs raisonnements, ils ont une imagination débordante pour se comporter autrement que selon ce que tu leur conseilles, toi, en vertu des lois que tu as cru identifier.
- Mais alors, que puis-je faire ?
- Tu les as observés selon plusieurs natures d’aspects et tu as essayé d’agir selon, successivement, un point de vue, puis un autre, puis un autre.
A mon avis, tu ne peux pas supprimer le marché. C’est encore le meilleur moyen de les surveiller. Mais là, il te faut te contenter de quelques directives simples, à la limite sommaires, pour que tout le monde comprenne la même chose, pour mettre un peu d’ordre afin que tous puissent y voir suffisamment clair.
Ensuite n’envisage pas de leur dicter leur conduite dans les détails, ils n’en feront de toutes les façons qu’à leur tête. Plus tu leur donneras d’instructions, plus ils en profiteront pour les tourner à leur profit car leur imagination est sans limite. A ce genre de sport, ce sont toujours les mêmes qui gagnent aux dépens des autres et la collectivité s’écartèle. Ceux qui triomphent sont ceux qui sont les plus habiles et qui ont le moins de considération pour ceux qui ne sont pas de leur caste. En conséquence, il te faut tout regarder, les laisser faire mais couper court autoritairement à tous les comportements trop dangereux pour tous. Aussi, faut-il avoir cent yeux comme Argus et non pas un seul, comme le Cyclope. Il faut dresser des barrières judicieuses en fonction de tous les constats à la fois. Tu n’as surveillé que deux choses, ta comptabilité des flux de liquide et la véhémence de leurs protestations car tu n’as que deux yeux. Il faut cent yeux et cent regards à la fois.
- Mais Argus est mort et il était unique !
- Je le sais, c’est toi qui l’as tué.
- C’était sur l’ordre de Zeus, pour libérer Io !
- Et Io t’a fait une vacherie, elle a profité de sa liberté pour être l’aïeule des Danaïdes, je le sais aussi.
Tu es Dieu du commerce et un commerçant organise son échoppe, laisse le chaland y flâner, et attend que son regard se fixe sur un objet pour engager le marchandage. Or les humains sont plutôt comme des enfants qui touchent à tout dans la boutique, qui cassent maladroitement, qui se battent pour avoir ce que l’autre a pris, mais qu’il ne faut pas faire pleurer.
Argus est mort. Alors, puisqu’il est mort de ton fait, c’est à toi de le remplacer en ayant les yeux partout simultanément. Après tout, tu es à l’origine de ce qui t’arrive, du début à la fin.
Tu es aussi, par le fait du commerce et de tes comptes, le Dieu des apothicaires, cherche donc une potion magique dans leur boutique, pour une fois, tu seras en position d’acheteur en quête d’un produit dont tu as besoin.
- Tu te fiches de moi qui viens te demander de l’aide. Tout ce qui m’arrive, c’est trop injuste !
- Ne fais donc pas ton petit Caliméro …
- Puisque tous les Dieux de l’Olympe me mettent dans le pétrin, je vais de ce pas demander l’asile politique à Odin, dans l’Asgard ».
Hadès n’ajouta rien car Hermès était parti à tire-d’ailettes, en claquant la porte.
PS : Aux dernières nouvelles sur le Web, Hermès a déserté la Grèce pour s’installer dans un paradis fiscal et les Grecs sont encore dans la mouscaille. D’après l’annuaire Wikipedia, il est toujours domicilié dans l’Olympe et l’on n’en trouve pas trace dans l’Asgard. Faut-il en conclure que les divinités méditerranéennes ne sont pas les bienvenues au Panthéon des Dieux germaniques et scandinaves ? C’est peut-être une question de mentalités …
à plus …