Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
dans une Très Grande Crise Multidimensionnelle
Revenons sur un sujet qui est au cœur des malentendus où tous les pays semblent enlisés. Si d’aucuns entrevoient le bout du tunnel, il est fort probable qu’ils vont encore déchanter, compte tenu de la manière dont les problèmes sont abordés.
Il ne s’agit pas de sortir d’une ornière, l’économie mondiale est enlisée dans de multiples ornières qui s’entrecroisent. Le problème général est que chaque spécialiste ne connaît guère, généralement, que l’ornière qu’il a étudiée et ses propositions (souvent intéressées par ailleurs) pour en sortir ne risquent que de creuser encore plus les autres.
Notre univers socioéconomique est hypercomplexe. Il se situe depuis Einstein (et même avant) dans « l’espace temps ». Il est constitué d’une multitude d’équilibres fragiles que l’Humanité s’efforce maladroitement de préserver à tâtons, chacun de nous étant accablé de multiples œillères. Pour rétablir un équilibre, il faut en déranger d’autres. L’ensemble ne pourra jamais être stable car le temps est en perpétuelle évolution et beaucoup des lois fondamentales qui président à ces équilibres élémentaires prennent en compte cette quatrième dimension de l’univers qui nous concerne.
Confronté à ces perpétuels déséquilibres, mais plus sensible à certains qu’aux autres, chacun adopte un comportement réflexe ou réfléchi et pousse dans un sens, en fragilisant généralement tous les autres équilibres qu’il n’a pas pris en compte parce qu’ils ne sont pas dans son champ d’observation.
A ce petit jeu, les « puissants » se comportent comme, dit-on, des éléphants dans un magasin de porcelaines. Quand ils poussent maladroitement ensemble dans la même direction, c’est le magasin qui s’effondre.
Chacun des équilibres en question a ses théoriciens, sa dimension fétiche, et ses aficionados qui le voient comme la clé de voûte de l’équilibre général. Il est facile d’en énumérer un certain nombre.
Ayant évoqué les éléphants, commençons par l’équilibre politique. C’est celui des pouvoirs attachés à un statut. C’est l’équilibre de l’exploitation des droits, qui sont censés se compenser globalement, attachés à chaque statut particulier. Il est continuellement fragilisé par l’usure et les luttes du pouvoir, dont les péripéties sont bien connues. Il utilise la vision politique des choses et il accumule les aveuglements sectaires et narcissiques.
Bien sûr, il y a l’équilibre psychique de chacun. J’ai déjà abordé le problème - Individu et identité -. Il est continuellement déstabilisé par les évolutions de l’environnement personnel. Il privilégie une vision nombriliste. La complexité du système socioéconomique l’installe dans épais brouillard.
Il y a aussi l’équilibre utilitaire, au niveau global et au niveau individuel. C’est l’équilibre entre les besoins et les consommations. Il est déstabilisé par la concurrence darwinienne omniprésente dans notre univers aux ressources limitées. Il est formaté par l’escalade de la pyramide de Maslow, thème déjà évoqué sur ce blog. Il est guidé par la représentation, en termes de besoins, des manques ressentis.
Au vu de « l’affaire Batho » qui agite actuellement le microcosme chez nous au pouvoir, il est aussi évident qu’il y a l’équilibre écologique à prendre en compte. C’est l’équilibre des biotopes. Il est déstabilisé par l’évolution des espèces, et en particulier par la prolifération de l’espèce humaine. Il utilise une vision nostalgique d’un mythique Eden où le loup fraterniserait avec la brebis et où il suffirait de se baisser pour cueillir de quoi subsister.
Il existe encore un autre équilibre actuellement en plein tohu-bohu, c’est celui des dogmes et des idéologies. Il est censé fournir des points de repère pour la vie humaine, sous forme de « valeurs partagées ». Il résulte d’arbitrages entre pensée magique et pensée rationnelle. Il est confronté à un clivage entre référence ou non à une transcendance supra-individu. En cas de transcendance admise, il est confronté à une opposition entre transcendance accessible, par une démarche scientifique ou logique, et transcendance inaccessible, susceptible ou non d’une foi grâce à une révélation. Cet équilibre est en phase d’implosion en raison de l’éclatement de la pensée humaine en de multiples disciplines divergentes et non coordonnées, à commencer par la fracture ancienne entre science et métaphysique. Les neurosciences ne font que compliquer la situation.
Bien sûr, il faut aussi parler de l’équilibre social. L’être humain est un être social. Il évolue dans le cadre de communautés qui doivent être organisées pour développer une efficacité collective. Dans chaque communauté factuelle, il est nécessaire de sauvegarder un équilibre entre intérêt collectif et intérêt individuel. Cet équilibre passe par les apports factuels de chacun aux intérêts collectifs et ce qu’il en soustrait pour alimenter ses intérêts particuliers intérêts particuliers. La vision utilisée en l’occurrence est très subjective et s’appuie sur la notion de mérite qui semble être innée (d’après des expériences scientifiques) chez beaucoup d’espèces sociales d’animaux supérieurs.
Cet équilibre est partout détruit en raison de deux phénomènes. Le premier est la mondialisation qui étale les communautés factuelles d’intérêts sur des distances telles que leurs frontières deviennent indistinctes. La deuxième est que la plupart des individus se retrouvent, en raison de la complexification du système socioéconomique, simultanément dans plusieurs communautés dont les frontières se chevauchent et les intérêts s’opposent.
N’oublions pas l’équilibre comptable, évidemment.
C’est l’équilibre entre tous les comptes de toutes les comptabilités. Celui-ci, au moins, n’est jamais en déséquilibre grâce à la magie de la comptabilité en partie double et à une gestion spécifique du temps : les comptes sont arrêtés au moment le plus favorable pour qu’ils soient facilement rééquilibrés. Ils sont censés représenter les « richesses » (donnée essentiellement subjective), en positif ou en négatif, par leur « valeur comptable » qui est une convention entre comptables pour retomber toujours sur ses pieds. Pour équilibrer les comptabilités nationales et rattraper les déséquilibres comptables entre pays, une variable d’ajustage est utilisée en permanence, la cote des monnaies. Elle permet de masquer les déséquilibres objectifs entre les économies nationales et d’instaurer un aveuglement planétaire sur les dérives de l’économie réelle, celle qui touche chacun dans son pouvoir de consommation.
La crise actuelle est centrée sur le plan comptable en Europe car l’Euro ne permet pas de faire jouer cette variable d’ajustement entre pays de l’U.E., et les réalités des économies respectives y deviennent de plus en plus évidentes.
Il existe encore un autre équilibre majeur qui fait moins l’objet de préoccupations, à tort à mon sens. C’est celui entre information objective et désinformation objective. C’est à tort car la communication joue un rôle de plus en plus important dans la consolidation ou la déstabilisation des autres équilibres.
La désinformation objective n’est pas toujours volontaire. Elle tient dans un certain nombre de cas aux informations erronées ou tronquées qui circulent spontanément. Tout le monde peut se tromper avant de tromper les autres.
Avec la prolifération médiatique, la communication est de plus en plus envahissante. Le système global est de plus en plus complexe et l’information tend à devenir incohérente par rapport à la réalité des autres équilibres et de leurs évolutions.
Il y a encore d’autres équilibres tels que l’équilibre sanitaire, l’équilibre des marchés, … ou l’esthétisme. Il est sûrement possible d’en trouver encore d’autres mais l’objet de ce billet est simplement de montrer l’importance de la vision multidimensionnelle dès que l’on aborde les hypothèses d’action.
La petite série des « Danaïdes » avait simplement pour objectif d’essayer de montrer sur un modèle réduit les pièges que tend une vision unidimensionnelle et, en conséquence, certains des déséquilibrages qui peuvent alors apparaître.
Sinon tous, la plupart des outils d’observation élaborés et utilisés par les experts sont au service d’une vision unidimensionnelle. Les résultats des observations dictent quasiment la nature des décisions à prendre, en ignorant superbement les équilibres qui ne sont pas observés et qui risquent alors d’être aveuglément et durablement détruits.
Les décideurs se fient aux experts car ils ne peuvent pas être eux-mêmes experts dans toutes les disciplines. Ils n’ont plus qu’à choisir, en fonction de leurs aveuglements, parmi les différentes orientations proposées.
Mais comment se positionner dans une vision multidimensionnelle afin de préserver une cohérence suffisante entre de multiples équilibres en train de s’écrouler ?
Il n’y a pas de panacée, évidemment, mais il existe des possibilités d’y voir plus clair. Le principal obstacle à surmonter tient à ce que les détenteurs de pouvoir tirent leur puissance de l’entretien de certains déséquilibres. Cela leur permet de déstabiliser leurs rivaux et, a fortiori, leurs assujettis comme la plupart d’entre nous.
à plus …