Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
Le système financier mondial comme un système de Ponzi
L’information et les liquidités circulent d’un endroit quelconque à un autre à la vitesse de la lumière. Pour certains produits marchands ou pour les êtres humains ce n’est pas encore tout à fait le cas, mais déjà une partie du travail se fait à distance. L’économie réelle comme l’économie financière sont maintenant mondialisées.
Pour comprendre les phénomènes de grande ampleur, il est donc illusoire de ne les considérer que sous un aspect local. Une cause, même localisée, peut avoir des effets absolument généraux. Alors, pour comprendre la crise, il faut l’aborder avec une vision globale.
Le système de Ponzi est une escroquerie qui consiste à emprunter de l’argent en promettant un taux d’intérêt attractif et en empruntant toujours plus pour payer les intérêts des emprunts, les remboursements des premiers souscripteurs et les frais de fonctionnement du système (rémunération de l’initiateur et des complices factuels). Des calculs mathématiques précis permettant d’évaluer les taux de croissance des emprunts à effectuer pour faire durer le système, ils sont assez faciles à trouver chez les bons auteurs. Cette croissance est exponentielle, autrement dit toujours en accélération. Alors il arrive un moment où les escrocs n’arrivent plus à capter suffisamment et le système s’écroule.
Pour donner un ordre de grandeur, considérons au départ un emprunt à dix ans et un taux de 10%. En prenant en compte la provision à constituer pour rembourser le nominal et un montant de frais de fonctionnement de 5%, en continuant d’emprunter aux mêmes conditions pour poursuivre l’opération, rien que pour payer les intérêts, le remboursement du nominal de départ et le coût du système, il faudra emprunter de plus en plus chaque année et jusqu’à de l’ordre de dix fois plus à l’échéance de l’emprunt au bout des dix ans. A ce moment, les emprunts suivants souscrits au fil du temps courront encore et le système continuera en accélérant. Pourtant les taux proposés dans cet exemple n’ont rien de faramineux. Les escrocs réputés ont fait souvent beaucoup plus fort.
En conséquence, un système de Ponzi est souvent comparé à une pyramide dressée sur sa pointe car cet échafaudage grossit depuis une base de dettes réduite et grimpe en élargissant continuellement sa surface d’endettement.
Comment les banques vivent-elles ?
Elles offrent des services.
Elles mettent en avant qu’elles gèrent des comptes courants. Mais elles disent peu qu’elles ne font pas payer à leurs clients l’intégralité des frais que cela entraîne, avec la bénédiction des pouvoirs publics (pour des raisons démagogiques) et celle des organisations de consommateurs (par obscurantisme). Par exemple, le traitement des chèques est en France gratuit, alors qu’en réalité il ne l’est pas du tout pour les banques en dépit de tous les automatismes qu’elles mettent en place pour le faciliter. Leur priorité est de garder leurs clients déposants, même à perte.
Alors comment gagnent-elles (très confortablement) leur vie ?
Pour le comprendre, il faut considérer tout le système financier mondial dans son ensemble, et en particulier l’industrie financière. Les banques de dépôt ne sont que l’interface de cette industrie avec le monde ordinaire, celui de l’économie réelle. Cette industrie offre des services financiers à côté de la simple activité de tenue des comptes courants et de transit des liquidités sur toute la planète. Ils sont destinés aux particuliers, aux entreprises, aux associations, aux collectivités, aux Etats, en fait à tous ceux qui ont à gérer des liquidités.
Le premier service est, comme dans un système de Ponzi, d’emprunter les liquidités inutilisées en promettant des intérêts attractifs. Ce sont les services de placement offerts aux épargnants pour faire fructifier leur épargne, ou tout au moins la prémunir contre l’inflation. Toutes sortes de natures de contreparties sont offertes aux épargnants en garantie de leurs créances : des titres, des livrets, des assurances-vie, des plans d’épargne, des produits dérivés, etc. Dans une vision globale, c’est le système dans son ensemble qui se porte garant, en rassurant par son gigantisme. En fait, c’est illusoire car le système est composé d’organismes indépendants et quand l’un d’eux fait faillite, les autres se débinent. Pour aider cependant les organismes emprunteurs à honorer leurs dettes, tout un ensemble d’instruments prétendus de garantie interne au système a été imaginé et il est autoproclamé infaillible (sauf exception bien sûr).
Contrairement au simple schéma de Ponzi qui s’inscrit comme une parenthèse dans un fonctionnement financier global, l’industrie financière est planétaire. Elle ne peut pas se contenter d’emprunter pour disposer des liquidités nécessaires, toute l’épargne mondiale qui est grosso modo constante ou faiblement croissante (proportionnellement) ne suffirait pas à alimenter un besoin en croissance exponentielle. Il faut créer des liquidités et avec la monnaie scripturale, c’est très facile.
Dans une économie réelle qui fonctionne de manière équilibrée, les achats et les ventes des biens et services se compensent. Tout pouvoir d’achat de consommation surajouté sans rien apporter d’immédiatement consommable a un effet inflationniste. Or l’industrie financière alimente par ses sorties de liquidités diverses consommations de produits et services bien réels : sa consommation propre (services, fournitures et équipements), celle de ses agents (par les salaires, charges et primes diverses), et celle de ses rentiers (par les intérêts et plus-values reversés). L’inflation devrait normalement être très sensible et détruire progressivement la valeur réelle des patrimoines que l’économie financière se charge de faire prospérer (voir le billet précédent). Elle n’aurait alors pas de raison d’être, au grand dam de ses bénéficiaires.
Il lui faut donc supprimer l’effet inflationniste. Si elle crée des liquidités, encore faut-il aussi que celles qu’elle injecte ne retournent pas dans le circuit producteur.
Avec la bénédiction de tous ses clients, elle utilise un maximum de ces liquidités à faire enfler les patrimoines conventionnels. Elle a mis en place toutes sortes de dispositifs qui reviennent à augmenter la valeur de supports durables qui sont insérés dans le réseau des circuits financiers qu’elle contrôle. C’est par un mécanisme purement spéculatif qu’elle fait croître par consensus généralisé la valeur des actifs qu’elle gère. Pour éponger les liquidités qu’elle a encore à neutraliser, elle crée continument de nouveaux types d’actifs purement artificiels mais qui se vendent bien, sous prétexte d’assurer la valeur des actifs déjà en mis en exploitation spéculative et la solvabilité des organismes qui les hébergent.
La spéculation sur l’immobilier ou les ressources nécessaires à l’économie réelle trouve vite ses limites car les valeurs ne se maintiennent que s’il se trouve des acheteurs contraints. Si leurs prix augmentent trop, l’économie réelle entre en récession car les producteurs (individus et organismes) ne peuvent plus fonctionner, les productions s’asphyxient et le chômage s’installe. Les œuvres d’arts et autres collections, de leur côté, se cantonnent à des marchés très restreints et assez imprévisibles.
Il ne reste guère comme actifs consistants que les créances sur les clients de l’économie réelle, adossées à la capacité de création de valeur par les emprunteurs, pour rembourser intérêt et principal (emprunts des ménages, emprunts d’état et titres émis par les organismes de production). C’est loin d’être suffisant car c’est limité à la taille de l’économie réelle et c’est fragile car à la merci de défaillances de proche en proche dont la crise actuelle donne un exemple de plus en plus dévastateur. Et puis ces actifs ne peuvent pas prendre des valeurs disproportionnées par rapport aux capacités réelles de remboursement des emprunteurs.
Les organismes financiers ont multiplié les supports divers pouvant être offerts à la spéculation et décrétés comme solides par les prestidigitateurs qui les emploient. Ils reposent tous sur des échanges factuels de créances entre organismes financiers (y compris les services financiers des organismes de l’économie réelle). Ils sont censés mutualiser les créances ce qui n’apporte pas grand-chose dans un système mondialisé où tout est lié.
Dans la conception de ce matériel d’escamotage, une réalité a en effet été ignorée, c’est que l’industrie financière est mondialisée : un défaut en un endroit quelconque génère une onde de choc qui fait tomber tous les dominos. Ce phénomène de mondialisation complète est relativement récent. Tant que l’industrie financière et l’économie réelle étaient morcelées en différents noyaux relativement indépendants, quand un de ses secteurs était affecté, il se mettait en retrait. L’économie financière et l’économie réelle occupaient le terrain vacant à partir des autres noyaux. Au bout de quelques années, grâce à des régulations naturelles (telles que l’inflation) tout fonctionnait correctement. Maintenant, c’est fini, tout se tient et inter-réagit immédiatement d’un bout à l’autre du globe. La crise des subprimes a été un premier avertissement qui n’a pas été compris.
Pour donner une illustration grossière de la taille du phénomène, prenons les chiffres français (au niveau mondial, d’après les estimations, les ordres de grandeur sont comparables). Les actifs totaux de l’économie française (chiffres INSEE fin 2009) sont chiffrés à plus de 30 000 milliards d’euros dont à peu près 1/3 de non-financiers (dont 80% pour l’immobilier) et 2/3 pour les actifs financiers (soit plus de 20 000 milliards) dont en gros la moitié est détenue par les organismes financiers et le reste par les acteurs de l’économie réelle.
La seule contre-valeur objective de ces 20 000 milliards est la capacité de création de valeur et de remboursement par des producteurs répartis sur toute la planète mais surtout en France. En cas de crise mondiale (nous y sommes) les compensations internationales doivent jouer, les français ont factuellement à supporter des actifs logés à l’étranger et les étrangers des actifs logés en France.
Supporter un actif, c’est subir sa perte de valeur si c’est un patrimoine qui se dévalue, c’est payer les intérêts et le rembourser à son terme si c’est une créance. Les français ont au dessus de la tête une bulle prête à se disloquer de 20 000 milliards alors que le PIB n’est que de 2 000 milliards (s’il se maintient). L’ordre de grandeur pour nous du risque actuel est de 10 ans de travail productif sans rien gagner ! La pyramide des actifs repose sur une pointe qui représente moins 10% de sa surface. Ce n’est pas du Ponzi à proprement parler mais cela y ressemble fort.
L’effondrement est en cours : la Grèce, l’Espagne, l’Italie, Chypre dégringolent, le Japon ne va pas bien. Nous, nous continuons à déraper sur le déficit commercial.
Or rien de sérieux n’est tenté actuellement pour redresser ce système suicidaire « Tout va bien n’est-ce pas, le CAC40 augmente ! ». La pyramide mondiale continue de s’étendre en se fissurant de plus en plus vite. Chez nous sa base relative se rétrécit à cause de la désindustrialisation. Du côté des USA ou de l’UK, la situation est plutôt pire. Du côté des pays émergents c’est moins critique mais ils se sont déjà inscrits dans le processus général. Ils pourront sans doute se dépatouiller entre eux après l’effondrement en nous laissant froidement tomber après nous avoir dépouillés jusqu’à l’os.
Si vous avez un bon job externalisable et pas beaucoup de patrimoine financier, préservez-vous des éclaboussures de la chute. Si vous êtes rentier (de n’importe quelle façon) ou si vous avez un patrimoine financier important (ou les deux), commencez déjà à vous entraîner à la douleur.
à plus …