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Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.

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Modéliser autrement l’économie,

quadrature 1 

 

ce n’est pas la quadrature du cercle. 

 

Trouver la quadrature du cercle, comme on le sait, est chose impossible. Il s’agit de dessiner par construction géométrique, avec une règle et un compas, un carré qui ait la même surface qu’un cercle donné. Dans l’antiquité (et après), de nombreux chercheurs ont essayé sans succès de trouver comment faire.

Depuis l’antiquité, aussi, de nombreux brillants esprits cogitent sur une modélisation du système socioéconomique permettant d’orienter les décisions des gouvernants de toutes la planète afin d’orienter convenablement les activités humaines. Ils cherchent à définir des règles permettant à la fois d’optimiser les diverses productions dont l’humanité a besoin pour exister et de maximaliser  le confort de vie général tout en le diffusant équitablement.

Depuis Aristote et Platon se sont succédés de multiples esprits brillants qui y sont allés chacun de sa petite idée pour transformer la galère commune en un navire de croisière paradisiaque. Certains ont paru suffisamment crédibles pour influencer les décideurs et ont laissé des noms encore évoqués de nos jours dans les litanies dédiées à la religion de la consommation. Parmi les plus connus, Adam Smith, Ricardo, Keynes, Marx, Friedman, Hayek, … Je m’arrêterai là, sans citer ceux qui  vivent encore pour ne pas faire de jaloux ni susciter de polémiques.

Que les résultats soient à la hauteur des espérances, chacun a son avis sur la question. Le constat, me semble-t-il, est plutôt que la galère est de plus en plus imposante, que ce sont toujours les mêmes qui rament et que, en s’inspirant des idées à la mode, il se déroule à la passerelle des parties de chaises musicales pour définir qui tiendra la barre.

La croisière de rêve en est toujours au stade onirique. Si la navire est plus majestueux et globalement plus confortable, les mêmes rameurs rament, l’état-major joue avec des cartes et les passagers de luxe très minoritaires cherchent à tuer le temps plus ou moins intelligemment. Il y a dans les soutes des recoins où mieux vaut ne pas trop s’égarer. 

 

Venons-en à la modélisation.

 

Dans l’entendement commun, un modèle est un idéal à imiter. Comme chacun a sa propre conception de l’idéal et que celle-ci est très généralement égocentrée, il y a en gros sept milliards d’idéaux plus ou moins contradictoires à réduire à un seul. Qui plus est, les conditions d’environnement général sont continuellement en train de se modifier et les idéaux en conséquence. Nous sommes là dans une perspective totalement irréaliste. Les immenses déceptions qui succèdent aux rêves ne parviennent pourtant pas à décourager les utopistes. Chacun est libre de ses lubies.

 

Essayons de garder les pieds sur terre. Dans un vocabulaire plus opérationnel, un modèle est une représentation simplifiée d’un système trop complexe pour être analysé en bloc dans son intégralité. Il a pour objectif de faire ressortir les aspects et les enchaînements de cause à effets que l’on souhaite particulièrement étudier (généralement pour corriger des errances du système global). C’est un outil de support à la réflexion.

Pour proposer des solutions adaptées aux problèmes, il faut en comprendre les causes. Modéliser est indispensable car il est de plus en plus impossible de comprendre en bloc, dans tous ses aspects simultanément, l’ensemble du système socioéconomique mondialisé dont nous dépendons. Même avec les aides apportées par les supercalculateurs électroniques, pour essayer d’y voir plus clair, il faut simplifier considérablement le nombre des données prises en compte et adopter des représentations caricaturales des fonctionnements.

Déjà dans l’antiquité, quand en prenait en compte le fonctionnement de la civilisation hellénique de l’époque fondée sur une agriculture élémentaire et des structures sociales simples, Aristote et Platon, malgré leurs incontestables qualités intellectuelles, n’arrivaient pas aux mêmes conclusions.

 

Il faut donc modéliser et c’est ce que font tous ceux qui, depuis, se sont penchés sur le problème Ils ont élaboré des représentations très simplifiées des fonctionnements socioéconomiques. Ils ont cherché ainsi à fournir aux décideurs des outils d’aide à la décision. En mettant en exergue certains constats, en occultant d’autres phénomènes qui leur semblaient sans intérêt, ou dont ils n’avaient pas connaissance, ils ont élaboré des dispositifs de réduction des réalités à une plus simple expression afin de faire apparaître des pistes pour piloter dans le sens d’un idéal qu’ils se sont bien gardés de trop préciser pour ne pas risquer d’être mis en contradiction avec eux-mêmes.

 

Dès l’antiquité, l’idéal socioéconomique a été assimilé à « la richesse » par consensus tacite, autrement dit à la capacité de consommer suffisamment pour satisfaire ses besoins, sans avoir à se fatiguer, afin de pouvoir vaquer à des occupations plus intéressantes que la culture du sol et l’élevage des troupeaux. Pour donner un support concret à la réflexion sur cet idéal, un symbole universel s’est rapidement imposé, la monnaie sous forme d’espèces métalliques, or ou argent. La voie évidente pour aller vers l’idéal recherché, dans l’esprit de tous, a donc pris la figure d’une cueillette de monnaie.

En conséquence la récolte et l’utilisation de la  monnaie sont devenues très vite le support conceptuel de toute proposition logique dans les efforts de modélisation du système socioéconomique. De plus cela permettait de quantifier tous les flux qu’il était nécessaire de prendre en considération.

 

Cette façon de traiter l’économie n’a entraîné aucune réticence, bien au contraire, car elle présentait deux caractéristiques extrêmement intéressantes sur le plan opérationnel.

La quantification en monnaie a ouvert la porte à la pratique comptable, indispensable pour avoir une vision partageable de l’économie, toujours plus complexe et mondialisée.

La monnaie métallique est un outil qui comporte son propre système de régulation automatique. Le besoin global de monnaie croît continument avec la taille du système. Par l’extraction, la quantité de métaux précieux à disposition croît également. Ces deux progressions se font en parallèle. Si des écarts de croissance se produisent entre besoin et disponibilité, le mécanisme d’inflation-déflation joue et compense les écarts.

 

Pendant plus de deux-mille ans, pratiquement jusqu’au milieu du vingtième siècle cette vision unique pour regarder le système socioéconomique de plus en plus hypercomplexe a satisfait tous les théoriciens :

-  l’économie produit des richesses qui sont distribuées et consommées,

-  les richesses sont échangées sur la base de leur valeur d’échange (évidemment),

-  cette valeur d’échange est quantifiée en monnaie,

-  l’étude économique s’attache aux flux de richesses,

-  ils sont pris en compte de manière comptable (évidemment), selon leur valeur d’échange,

-  les comptabilités fournissent toute la matière première de la recherche économique.

 

Cette belle ordonnance est depuis chamboulée par plusieurs phénomènes qui lui échappent mais qui influencent considérablement les comportements économiques :

-  la monnaie scripturale permettant de créer de la monnaie ex-nihilo et la disparition de l’étalon-or ont désaccouplé création monétaire et croissance,

-  les produits financiers dérivés ont permis de neutraliser le phénomène inflationniste régulateur,

-  la fixation des taux de change de manière déconnectée de l’économie réelle a transformé l’industrie financière en partie de poker menteur,

-  l’innovation technologique, par la création de besoins nouveaux (et souvent artificiels) et de nouvelles solutions, a fait sauter les repères sur lesquels s’aligne le ressenti des acteurs humains et a perturbé l’équilibre entre vision collective et vision hédoniste de tout un chacun, à commencer par les grands décideurs,

-  la lente progression de la démocratie entraîne une généralisation de la démagogie,

-  etc., j’en oublie probablement.

 

En fait, les agissements des uns et des autres ne sont pas conditionnés par les chiffres qui apparaissent dans les statistiques, après coup, une fois comptabilisés. Ils sont conditionnés par le ressenti que chacun éprouve, celui de l’écart entre les besoins qu’il ressent et l’espoir raisonné qu’il peut avoir de les satisfaire en temps utile, selon le comportement qu’il adopte.

Pour en décider, il n’a généralement qu’une vision très limitée et subjective des données de la situation.

Dans ces conditions, n’utiliser pour modéliser l’économie que la vision comptable revient à s’embarquer dans une vision virtuelle des choses, dans un aveuglement systémique de la géographie des ressentis. Que les comportements se conforment sagement aux présages du modèle, quel qu’il soit, est bien improbable.

 

La réflexion économique actuelle cherche à comprendre et à piloter un système énorme et hypercomplexe, agité de toutes sortes de comportements individuels. Elle n’en a qu’une vision orientée, partielle et artificielle. Pour percevoir son univers, elle a passé à la peinture fluorescente de la valeur d’échange tout ce qui pouvait être ainsi quantifié. Ce n’est pas le cas des ressentis car ils ne peuvent pas être échangés. Dans la pénombre, elle éclaire son champ d’analyse avec la lumière ultraviolette de la comptabilité. Elle ne voit que ce qui brille et ignore les reste dans ses raisonnements, ou le réduit à des suppositions hasardeuses.

Elle propose des mesures pour optimiser et les résultats ne sont pas au rendez-vous.

 

Sans récuser les observations déjà faites, je prétends qu’il faut qu’elle adopte en complément une autre modélisation, qui lui procurerait une image des ressentis. Il faut qu’elle dispose d’un éclairage qui reflète les motivations : à côté des UV, qu’elle ait une vision aux infrarouges qui fasse apparaître la chaleur de la vie réelle.

Dans le brouillard de la crise, une vision stéréoscopique des choses, sous deux angles différents, serait bien utile.

 

Au lieu de ne considérer que les valeurs d’échange, il lui faut acquérir et exploiter une vision de la valeur d’usage. Comme il n’existe pas d’étalons pour la quantifier car elle est éminemment variable selon les contingences, il faut dans ce domaine une autre approche que la valeur comptable. Il faut prendre en compte les besoins et les classer sur des critères qui restent à préciser. Il existe cependant déjà des outils méthodologiques pour aller dans ce sens. Il va falloir innover et développer une modélisation économique basée sur l’utilité par rapport aux besoins. C’est un changement complet de paradigme.

 

En fait, cela n’a rien de révolutionnaire, c’est même très naturel, au moins pour débuter de manière élémentaire. Il s’agit simplement de généraliser  un questionnement simple dans les réflexions relatives à toutes les dispositions systémiques, par exemple à l’occasion d’éventuelles pratiques de régulation financière. Ce questionnement, chacun se le pose soi-même spontanément en cas de décision à prendre personnellement : « c’est quoi ça, ça sert à quoi, à qui, pourquoi, comment, combien ça coûte, qu’est-ce que ça rapporte ? » Cela revient en fait à établir un rapprochement entre un fait économique et un ensemble de besoins et de contraintes. La novation serait que dans les décisions qui ont des répercussions larges, ce questionnement soit mené systématiquement, et les réponses analysées. Il faudrait que cette pratique soit opérée en toute transparence et exploitée objectivement, en explorant toutes les implications connexes.

 

J’ai cependant tendance à penser que ce questionnement très naturel est en fait déjà mené par les grands décideurs dans leurs grandes décisions, mais seulement de manière orientée, et qu’ils se gardent bien d’en faire état. Ils se chargent d’y répondre à notre place, dans une totale discrétion, de la manière qui les arrange, eux.

Comme cela n’est pas reporté dans les comptabilités, la réflexion économique traditionnelle  ne s’en préoccupe pas et les statistiques n’ont pas de rubriques pour le traiter. C’est « off record » mais c’est à la base de l’économie réelle.

 

à plus …

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