Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
La logique des choses …
En 2011, au début de l’émergence médiatique du problème grec et de l’embarras européen concomitant, j’avais écrit un billet pour exposer l’enchaînement des causes et les évolutions logiques qui en découlaient. La logique continue de se dérouler et il n’y a aucune raison pour qu’elle dévie de son cours.
Cette logique tient en quelques mots : avidité insatiable, démagogie et aveuglement généralisés.
Les luttes de pouvoir ont concentré les prises de décisions à effets généraux sur deux classes de dirigeants, ayant chacune sa dynamique de progression (ces sujets ont été également abordés dans d’autres billets). Ce sont les oligarchies du pouvoir politique et celles du pouvoir financier. L’une et l’autre sont de plus en plus en-cloisonnées dans leurs bulles dogmatiques et elles se trouvent être étroitement ligotées ensemble par la corde des liquidités, ce fluide vital de toutes les activités politico-économiques, mais aussi ce nœud « coulant » suspendu à la potence des créances.
Les individus ordinaires sont fascinés par le miroitement éblouissant des dirigeants factuels, diffusé complaisamment par la sphère médiatique en perpétuelle recherche et promotion de célébrités.
Avidité insatiable : avidité de pouvoir, avidité de richesses, et généralement les deux. On peut très largement y ajouter nombrilisme et narcissisme. Ce sont des caractéristiques innées de l’espèce humaine, avatar de primates chasseurs-cueilleurs omnivores, à tendances collectivistes ce qui nécessite leur spécialisation dans des rôles sociaux complémentaires entre eux.
Pour l’évoquer, le « Toujours plus » de François de Closets se conjugue avec « L’ère du consommateur » de Laurent Fourquet ou « L’homme est-il un grand singe politique » de Pascal Picq, et encore avec bien d’autres observations désabusées.
Ces caractéristiques semblent particulièrement affirmées chez les dirigeants, même si cela les conduit à mettre l’Humanité en péril. Pour un amateur de fables comme Esope, elles évoquent l’histoire du scorpion et de la grenouille. A la grenouille qui lui dit « tu m’as tuée en me piquant, et tu vas te noyer de ce fait », le scorpion juché sur son dos au milieu de la rivière rétorque « piquer est ma nature profonde ». Il aurait pu rajouter pour bien coller à nos péripéties humaines « si je ne piquais pas (aussi dans les portefeuilles), je ne pourrais pas continuer à être ce que je suis : dirigeant/animateur/fédérateur, donc indispensable ».
Démagogie. Pour rester dans la cabine de pilotage de la Société humaine, les dirigeants doivent surfer sur les tendances profondes communes à nous tous, convaincre leurs mandants que grâce à eux, ils pourront satisfaire au mieux leurs aspirations consommatrices. Quand la contrainte, la démonstration factuelle ou le charisme ne suffisent pas, et c’est presque toujours le cas, il reste la démagogie. Dans ce domaine, la créativité humaine excelle. Les moyens les plus efficaces reviennent à faire couler des liquidités en ouvrant le plus possible en amont les robinets du crédit.
Aveuglement. Le système socioéconomique où nous sommes plongé est devenu tellement complexe que personne n’y voit clair, sauf peut-être les fabulistes fascinés par le côté animal des comportements humains.
Pour cautionner le « n’importe quoi », il existe un totem qui sert de point de rencontre à tous ceux que le doute pourrait effleurer. Comme les monnaies, il comporte deux faces, deux miroirs magiques, qui se renvoient mutuellement les étonnements et épuisent en vas-et-viens stériles les réflexions des hésitants. D’un côté le concept de « Liberté » et de l’autre celui du « Progrès » (avec des majuscules). Le premier cautionne les résultats des confrontations de pouvoir dans les concurrences d’intérêts particuliers. Le second justifie toutes les innovations systémiques favorables aux dominants du moment.
Revenons au problème grec.
A force de jouer en connivence avec les robinets du crédit, les dirigeants ont suscité une pyramide toujours plus haute d’actifs artificiels, posée à l’envers, pointe en bas, sur le socle des créateurs de valeur réelle (appelés communément les producteurs). Cette base est de plus en plus réduite proportionnellement au volume cumulé de toutes les créances en circulation qu’elle supporte.
Dans cette situation, d’un côté, il faut réduire le rendement des nouvelles créances pour limiter les ponctions sur la création de valeur réelle prisonnière du crédit, afin de ne pas générer des défauts en cascade. De l’autre, il faudrait augmenter les intérêts des crédits pour prendre en compte les risques grandissants liés aux échafaudages acrobatiques ne reposant que sur des sous-jacents sans consistance réelle. L’équation est insoluble.
A la fois le crédit devient bon marché et il se raréfie. Les risques se diffusent progressivement sur la planète, se diluent dans des produits dérivés de toutes natures pour être moins apparents, mais s’accumulent. Les activités suspendues, de fait, aux crédits s’essoufflent. Les créanciers s’inquiètent et se réfugient derrière la méthode Coué : « notre système est bien blindé » disent-ils. Ils se regardent en se demandant si l’un d’eux ne va pas s’écrouler en entraînant tous les autres dans sa chute. Les politiques, accros aux crédits, sont tout aussi inquiets. En conséquence, les prises de positions lors des négociations se durcissent.
Le problème du défaut grec devient de plus en plus crucial et il n’a pas de bonne solution.
Si la Grèce sort de l’Euro, le « grexit », les grecs se retrouveront seuls pour se dépatouiller avec une économie incapable de satisfaire correctement leurs besoins.
Les autres pays européens ne seront pas pour autant sortis d’affaire. D’une part ils auront perdu beaucoup de plumes qu’il faudra compenser. D’autre part, avec un système politico-économique inadapté, ils n’auront plus qu’à se demander entre eux « à qui le tour ? », tout en lorgnant par ailleurs du côté des BRICS et des US, en espérant qu’eux aussi ne sont pas trop vaillants et devront les ménager.
Si la Troïka repêche la Grèce, ce sauvetage alourdira encore l’ardoise à supporter et ce sera reparti pour un tour avant que la situation s’effondre de nouveau, en Grèce ou ailleurs, avec des dégâts encore plus massifs. Les mêmes causes ont la fâcheuse habitude de conduire aux mêmes effets et les causes actuellement agissantes sont systémiques et non conjoncturelles.
De toutes les façons, réformer le système est une affaire de décennies d’efforts et de remises en question des comportements traditionnels des dirigeants. Quel que soit leur dogme favori, leurs comportements sont inscrits dans les gènes du « chasseur-cueilleur-social-opportuniste », comme l’est le réflexe piquant du scorpion de la fable.
La tyrannie du « Minotaure planétaire » est en action depuis plus de cinquante ans. Son portrait par Yanis Varoufakis n’est sans doute pas objectif mais cela ne change rien à l’affaire. Il est maintenant moribond, son presque-cadavre pollue toute la planète, mais il ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique.
… à plus …