Observation irrévérencieuse des "vaches sacrées" de l'Economie mondiale, plutôt destinée aux curieux qu'à ceux qui savent déjà tout du système socioéconomique. Si vous le trouvez parfois provocateur, ce n'est pas fortuit.
Monstre, épouvantail et/ou déguisement ?
Le livre de Yanis Varoufakis évoque le siphonage et la perversion des richesses de la planète par des pratiques monstrueuses qui aboutissent à la mainmise de la finance internationale, dans la mouvance de Wall Street, sur toute l’économie politique mondiale. La conséquence en est le chaos actuel dans lequel sombrent de concert la finance et l’économie mondiale.
Que la situation socioéconomique de la planète soit actuellement monstrueuse par certains côtés, c’est indéniable.
Pour faire bref citons le terrorisme, les massacres, enlèvements, oppressions, scandales, saccages écologiques, etc., que reflète tous les jours l’actualité.
Citons aussi les écarts, incompréhensibles par l’acteur économique ordinaire, de revenus, de consommation, de richesses capitalisées, de pouvoir factuel qui écartèlent les nations et les populations.
Citons encore la prolifération des images et des informations sélectionnées, retransmises partout par les moyens modernes de communication, qui exposent complaisamment d’une part une vie factice à base de consommations matérielles ou sexuelles portées au pinacle, et d’autre part un univers de catastrophes, de malheurs miséreux, etc. : rien de mieux pour attiser les envies, les rancoeurs et les tensions qui dégénèrent jusqu’à des violences extrêmes.
Citons enfin les positions dogmatiques qui mettent en opposition des comportements incohérents selon que l’on se place dans le culte d’une Liberté individuelle sans limite et qui aboutit à des confrontations de pouvoirs extrémistes et exacerbées, dans le culte intégriste de religions contradictoires dont l’athéisme militant n’est pas la moindre, dans un culte de « l’être humain par essence » qui absout n’importe quelle déviance par rapport au bon sens intuitif et partagé, etc., … Arrêtons-nous là, cela suffit largement.
Faut-il en faire un épouvantail ? La peur n’a jamais supprimé le danger, alors, passons à la suite.
Est-ce un mode d’action qui permet de déguiser sur le mode caméléon les actions souterraines d’une minorité de comploteurs travaillant à l’asservissement du genre humain pour engendrer une Société digne du « Meilleur des mondes » de Huxley ?
La « théorie du complot » est une échappatoire pour proposer une fausse solution à une problématique avérée et tenace : elle consiste à dire « c’est la faute d’autres, bien camouflés, y-a-ka les identifier, les supprimer et le problème sera résolu ». Quand chacun est plus ou moins un des acteurs-facteurs de la situation, et c’est le cas en économie politique mondialisée, cela n’a aucune probabilité d’aboutir car tout le monde complote.
Repartons dans des constats et identifions les causes des dérives avérées, les plus probables c'est-à-dire les plus naturelles, en partant d’une position initiale considérée comme plus acceptable.
Ce départ, de l’avis général, se situe après la deuxième guerre mondiale, et plus précisément à la suite des accords de Bretton Woods qui accordaient au Dollar le rôle de pivot afin de servir de point de repère permanent dans les circulations internationales des capitaux. En l’absence d’une monnaie unique internationale de réserve, c’était logique puisqu’il fallait remettre sur pied le commerce mondial et que le Dollar était déjà, de fait, « la » monnaie de référence. Ces accords avaient pour objectif d’organiser cet état de fait afin de bien poser le jeu de ce qui allait devenir les « Trente glorieuses ».
L’économie mondiale a connu alors un développement accéléré permettant en particulier de réparer les dégâts des conflits armés.
Evidemment, ce développement économique rapide a nécessité un afflux de liquidités et la planche à imprimer les dollars est passée à un fonctionnement accéléré. La balance courante des USA c’est installée dans un déséquilibre chronique. En 1960 le « paradoxe de Triffin » mettait en évidence que le déficit chronique de la balance courante entraînerait une défiance à l’égard de cette monnaie, et c’est bien ce qui s’est passé.
Les accords de Bretton Woods prévoyaient la convertibilité en or du Dollar. Dans les années soixante, les dollars en circulation se comptaient déjà en dizaines de milliards et il aurait été absolument impossible de les convertir en or. Certains pays commençaient à vouloir le faire pour caser leurs excédents de réserves de change. En 1971, face à cette impossibilité, les USA abandonnèrent la convertibilité. C’est pour Yanis Varoufakis la date de naissance du Minotaure.
Dans les faits, cette survenue semble absolument naturelle. Regardons donc l’enchaînement tout aussi naturel des effets de l’abandon de la convertibilité.
L’abandon de la convertibilité a eu automatiquement deux conséquences. D’une part elle donnait la possibilité de multiplier à l’infini, sans la contrainte de contreparties tangibles, les créations de liquidités par le moyen du crédit. D’autre part il n’y avait plus de référent commun à toutes les monnaies (y compris le Dollar), d’étalon indépendant de la devise à coter, rôle que jouait le prix de l’or dans les monnaies respectives.
Tout aussi automatiquement, deux pratiques devenaient absolument indispensables, une régulation du crédit par la voie politique et une fixation systémique des cours de change, donc une bourse monopolistique pour la cotation monétaire.
Les régimes libéraux et démocratiques choisirent par inclination naturelle une régulation politique et un régime de change flottants soumis à la loi du marché. Les pays plus dictatoriaux choisirent un contrôle autoritaire du crédit et un taux de change fixé tout aussi autoritairement par rapport au Dollar, et, de ce fait, par rapport à toutes les autres monnaies.
Evidemment, la circulation internationale des liquidités étant entre les mains des banques et plus généralement des organismes financiers, et ce fut naturellement à eux qu’il incombait de gérer la situation ainsi infléchie.
Ce qui intéresse les banques, c’est la fourniture de crédit : ce sont traditionnellement les intérêts qui alimentent leurs revenus (le prêt à intérêt est inscrit dans le code génétique des banques, héritières des usuriers d’antan).
Les organismes financiers consacrèrent donc toute leur créativité, tout leur savoir-faire professionnel, à leur première mission implicite, fournir du crédit, à la grande satisfaction des emprunteurs impécunieux.
Distribuer du crédit à des impécunieux pour leur permettre de consommer les productions marchandes sans que ces productions augmentent simultanément de volume génère une inflation en rapport avec l’augmentation de la quantité des liquidités en circulation.
En cas d’inflation importante, toute l’économie tend à se dérégler. Le risque inflationniste inquiète les financiers car elle érode leurs actifs. Il est également redouté par presque toutes des nombreuses classes de la population.
Heureusement (ou plutôt hélas !), pour fournir du crédit de manière maximalisée, il y a un truc : il faut pomper par des pratiques à base spéculative toute l’épargne qui tend à stagner un tant soit peu, en attente d’occasion d’acheter : la trésorerie des particuliers et des organismes. Sur ce blog, nous avons déjà regardé la question à plusieurs reprises.
Les pratiques spéculatives étaient contrariées dans les pays libéraux par le Glass Steagall Act, ce qui chagrinait beaucoup les organismes financiers car il fournissait au pouvoir politique un moyen de contrôle et donc de régulation. Les dirigeants politiques en étaient bien embarrassés car ils se montraient incapables de l’exercer correctement. En effet, une telle régulation nécessite une planification sur une échelle temporelle graduée en lustres (calendrier gaulois, 5 ans) ou olympiades (calendrier grec, 4 ans), disons quelques années, alors que les politiques raisonnent et s’agitent en fonction des calendriers électoraux, avec des campagnes de propagande sur quelques mois au plus : ils ont besoin d’effets presque instantanés.
Par connivence entre le monde des financiers et celui des politiques, ce frein a été progressivement mis aux oubliettes à partir de 1970 et abrogé en 1999. Pour des raisons évidentes de poids respectifs en économie mondiale, ce sont les financiers de Wall Street et les gouvernements américains qui ont été au premier rang des manœuvriers de l’éteignoir, avec le soutien de tous les autres pays libéraux (les pays dictatoriaux n’en avaient simplement rien à faire).
Cette connivence tient simplement au fait que les gouvernements libéraux en tant que clients directs de crédit ou représentants de leur électorat, et les organismes financiers en tant que fournisseurs voulaient beaucoup de crédit sans inflation.
Les tenants viscéraux des théories du complot peuvent y voir des tas motivations sous-jacentes, mais il n’en est nullement besoin pour expliquer le phénomène.
Toujours est-il que personne n’a voulu mettre sous tutelle sérieuse la machine monstrueuse à fournir du crédit tout en pompant l’épargne et en l’entreposant dans une bulle gigantesque d’actifs sans réelle contrepartie. La création de multiples produits dérivés empilés par couches successives a créé une pyramide gigantesque d’actifs comptables, en équilibre sur une pointe réduite de créances initiales gagées sur le travail des générations futures.
Elle s’est partiellement écroulée en 1999 (crise des entreprises informatiques), puis en 2007 (crise des « subprimes »). Elle a été redressée de plus en plus laborieusement, en obérant le futur. Depuis 2011 (crise des endettements publics) elle est menacée encore plus gravement.
Toutes les opérations dites « de restructuration de la dette » reviennent simplement à rajouter des édifices supplémentaires sur le système de Ponzi que représentent les actifs financiers.
Yanis Varoufakis voit dans cette crise mondiale la fin du Minotaure, et l’aube d’un monde économique nouveau (non pas l’ « Aube dorée » mais sait-on jamais !). Le moins que l’on puisse dire est que les prémisses du nouveau monde économique ne sont guère perceptibles et que son profil systémique reste à imaginer.
Pour revenir à la question initiale, il apparaît que ce fameux Minotaure est un déguisement. Certes il est monstrueux par ses conséquences. Certes son effondrement brutal dans « la Crise » aurait des effets épouvantables. Mais il est avant tout un avatar de la connivence entre le zèle professionnel des financiers et l’égarement vers le « Tout Démagogique » des dirigeants des pseudo-démocraties occidentales.
Les deux complices sont en adoration devant le « Veau d’Or » que constitue le pouvoir procuré par la manipulation des liquidités à des fins particulières. La religion de la consommation et du matérialisme combinés a ses fervents serviteurs.
… à plus …